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lundi 18 octobre 2010

Comment j'ai tué... Benjamin Biolay (L'officiel de la mode)


Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en amoureuse transie du talentueux chanteur.


Pourtant j’ai attendu.

Dans les cafés, au restaurant, J’ai attendu. Sur le quai de la gare de l’Est, devant un taxi place Pereire, sur le seuil de l’appartement de maman, les poches pleines de honte, j’ai quand même attendu. Benjamin, mon amour : combien de fois t’ai-je attendu? Et moi qui, me voulant plus sage et plus mature que tes précédentes pleureuses- râleuses- ultimateuses, te répondais toujours : « Ce n’est pas grave, Ne te justifie pas, ne t’excuse surtout pas, Benjamin, nous sommes grands, je ne serais pas une maîtresse à reproches, mais plutôt celle des grands débats joue contre joue, pieds mêlés, des rires volés à ton chagrin métaphysiologique, je serais celle qui se contente, celle qui te fait du bien ».

Benjamin, mon benjamin, nous nous sommes rencontrés dans un studio tabagique après le bug de l’an 2000. Tu étais encore loin du triomphe de « la Superbe », mais déjà porté par la rumeur flatteuse d’un brillant compositeur pour dames, sur le mode gainsbourgien. Et moi, Virginie Montenay, violoniste sous-employée, et chanteuse au chômage, je posais quelques cordes sur l’album d’un copain. Dés que tes yeux désespérés se sont posés sur moi, aussitôt contredit par un sourire de gosse dont tu as le secret, j’ai su que le soir -même nous ne disputerions pas une partie de scrabble. Tu étais si timide pendant le repas que l’audace physique dont tu as fait preuve ensuite m’a cueilli par surprise. Méfions nous des mous ! Ils se réservent pour la nuit. Mes trois Orgasmes d’affilée ne semblant pas te suffirent, tu m’as terminé à la langue, avec une délicatesse de mouvements qui- sur les 5 millimètres de mon clitoris- méritait la palme.

La vague. Je me rappelle de toi comme d’une vague, mon chéri : L’ennui avant le jaillissement, le silence avant la symphonie, puis le silence qui reprend tout, qui m’abandonne, ivre de joie, sur une plage de déceptions.

Je me rappelle ton premier cri, la première fusée de détresse, jamais avant minuit. Voilà 3 semaines que je n’ai pas de nouvelles, que je regarde l’écran de mon portable puis celui de ma boite mail, que je vendrais ma mère et mes meilleures copines pour un message de toi, quelques bribes de poésie- fussent-elles comme souvent paresseuses, jamais précises, jamais porteuses d’avenir. Cette nuit-là, je dépense avec un connard tout l’amour que je te voue. Ton texto indique « Mon ange, il faut que tu me sauves, je suis en train de crever, viens chez moi, si tu savais comme je t’aime ». Je laisse le connard dans sa bière et je courre dans Paris. J’avais l’adresse en tête (depuis ta disparition, j’étais passée 10 fois- en douce et en larmes- devant ton immeuble, j’apercevais la fenêtre de ta chambre, celle de nos grasses et tendres matinées). Je fais le code, le cœur battant, et je grimpe les escaliers, je m’interroge sur les circonstances de la mort que je vais t’épargner : Je sais que tu n’arrives plus à écrire, je sais aussi que ça va revenir, et qu’à chaque album tu oublies que ça va s’arranger, je me dis que tu as du forcer sur les antalgiques, le Lexomil, peut-être le stilnox (celui qui nous faisait drôlement délirer sans jamais altérer le désir). Soudain- parvenant sur le palier du 2 ème étage- je redoute que tu te sois dessiner quelques décorations sur la peau douce de tes poignés, mais quoique tu ais fait je suis dores et déjà fière d’être l’ « appelée au secours », celle qui au seuil du gouffre retiens ton attention. J’arrive devant ta porte, j’y suis presque, je vais te soulever comme un enfant, et te poser sur le plus douillet des lits d’hôpital, celui sur lequel- quoiqu’en diront les blouses blanches- nous ferons l’amour, comme au premier jour.

Juste avant de sonner, j’entends le bruit d’un ascenseur : une jolie blonde en sort, déjà elle me déteste, déjà nous savons l’une et l’autre ce qui nous amène là. Elle a sur moi l’avantage de posséder un double des clés, donc un passé plus consistant entre tes bras, je la suis comme l’occasionnelle- à la cour- suivant la favorite. Pas un mot entre elle et moi, juste un silence de haine mue par cette jalousie que j’ai toujours méprisé chez les « filles ». Je suis une « fille », cette nuit, à cause de toi. Lorsque nous arrivons dans ta chambre, tu pleurniches sous une couette, ivre de vin et d’herbe, ta tignasse flottant sur les genoux de ton ex-femme. Il y en a, des infirmières ! Elle nous fusille d’un regard que je n’oublierais jamais. « Qu’est-ce qu’elle foutent là ? » te demande-t-elle. Mais tu esquives avec une larme.

La favorite, s’inclinant devant l’ancienne épouse, murmure « pardon, on va vous laisser » et moi je ne murmure même pas, je ne suis rien, rien qu’un texto sans doute groupé. Au cas où les 2 premières seraient en voyage, tu as coché mon nom, en prime, du bout de l’index. Elle reprend l’ascenseur, je reprends mes escaliers.

3 semaines plus tard, tu me donne rendez-vous. A nouveau du retard, à nouveau des pardons. Tu es beau comme un Dieu, comme ivre de sobriété, remis en scelle par cette énième convalescence. Tu me dis, C’est fini, le Whisky, les autres, je ne pense plus qu’à toi, j’ai réglé mes comptes, j’ai payé l’addition, et tu t’exprimes comme une chanson. Le lendemain matin, on est parti en Corse, dans un hôtel moyen et ambiance lunatique, mais la vue sur mer et tes sourires de gosses me permettaient d’y croire. Près de toi, sur une plage que l’hiver nettoyait, j’ai charrié par SMS toutes les âmes charitables qui m’avaient dit « N’y retourne jamais, Virginie, c’est dans sa nature, toujours il se perdra et te perdra avec lui, n’oublie pas que c’est une vague, c’est toi-même qui l’a dit ». Là-bas, tu lis beaucoup, ton album va sortir, tu te prépares à affronter les foudres de la promotion, les critiques, le trac télé, le direct radio, les plumes jalouses et les courbettes. Je te fais rire de toutes mes forces, je m’épuise à te donner de l’énergie, je vais jusqu’à simuler une sérénité nécessaire à ta concentration. Je coupe tes longs cheveux au bord de la piscine, je vérifie tes apports caloriques, je supprime de ton assiette le moindre féculent, je ressemble à ces femmes d’avant, celles contre qui je me suis constituée, et je me dis que c’est sans doute ce paradoxe qui fait désormais mon charme. Moi qui toujours regarde de haut la plupart des hommes, c’est avec délectation que je me mets à ton service. Parce que je t’aime comme je respire.

De retour à Paris, cette la farandole des interview, la ronde des Live. Le soir de l’enregistrement de Taratata, où tu partages le micro avec une star de folk anglaise, tu me fais à nouveau attendre. Nous avions rendez-vous sur une terrasse de Saint Germain, ma plus vieille copine (celle qui te maudissait) est là, prête à changer d’avis. Je lui dis, tu vas voir, mon nouveau Benjamin. Elle ne le saura jamais. Je t’ai retrouvé 5 heures plus tard, par hasard, dans un taudis branché à 2 pas du café de Flore. Tu postillonnais ton ivresse, au bar, dans l’oreille complaisante d’une sublime asiatique. Il y avait près de toi un auteur de théâtre à moitié à la mode, coureur de fond de petites culottes, figure locale des promesses non tenues et des amours sans sur-lendemain. Il voulait t’épater, tu refusais de le décevoir. Et les pouffes qui tournent autour, les verres qui se gobent d’un trait de cocaïne. Je suis dans l’obscurité de ton regard, à quelques mètres mais déjà renvoyée au pays du passif, dans le charter des « déjà fait ». Je vous ai observé, toi et l’Harold Pinter du pauvre, je vous ai bu pendant une plombe, et je vous ai vomi.

Dans un coin, follement seule, je me suis repassé le film de nos vacances diététiques. Ces heures à renier tes années de débauches, ces heures à me promettre la lune d’un petit appartement dans le Sud, où nous irions au bout de Pablo Neruda et la recherche du temps perdu.

Tout ça pour ça. Je le savais un peu, parfois beaucoup, et je me disais « peu importe, le bonheur au présent avec lui vaut mieux que l’ennui pour toujours avec un autre », mais cette nuit-là, dans ce bouge à putes, j’ai pleuré sans larme.

Puis il y a eu le pompon, cet instant presque comique où tu es passé devant moi en feignant ne pas me reconnaître. Là, je t’ai frappé au visage, tu m’as pris par le bras, nous sommes allés dehors, là où toutes les putes se redonnent des couleurs à coup de cigarettes. Et devant tout le monde, tu es partie dans un monologue éthylique, insultant, misérable : « Putain, tu comprends pas que j’ai besoin de ceci cela pour faire des trucs que toi tu ne soupçonnes même pas, tu comprends pas que les machins qu’on me demande, ça me pompe le bidule à un point dingue » Tu grimaçais d’ivrognerie, jouant les méchants que tu ne sais vraiment pas jouer.

Le lendemain matin, tes appels obsessionnels ont fini par me sortir du chagrin que je cuvais, « Viens tout de suite, juré cette fois c’est la fin, emmène moi très loin, je n’étais pas moi-même cette nuit, tu es la mère de mes futurs enfants, je viens de faire une grosse bêtise ». A nouveau le taxi, à nouveau l’angoisse mêlée à l’enthousiasme. J’en étais réduite à remercier le ciel de nous réunir si vite dans une de tes convalescences. A trois rues de chez toi, j’étais au bord de réserver l’hôtel quand un nouveau texto m’a plaqué contre le bitume de la réalité : « Fausse alerte, mon cœur, je vais mieux, je dois filer à la télé, pas le choix, quelle bande de cons, à tout à l’heure, besos ». J’ai dit au taxi, un arabe particulièrement joyeux, qu’il pouvait faire demi-tour. Le soir j’ai regardé l’émission en question, hallucinée par ta vigueur, fliquant dans tes yeux un reste de mal-être, en vain : Connard, tu allais bien !

Le soir, j’ai attendu, tout comme le lendemain et la semaine suivante. Pendant 3 mois, j’ai attendu. Je t’ai vu dans le journal avec une nouvelle amoureuse. Puis dans la rue avec une autre. Elle semblait si heureuse. Je vous ai recroisé un mois plus tard : elle avait pris 5 ans et perdu 10 kilos.

Me hissant sur le radeau de ma vie sans toi, je suis devenue très ferme : les hommes que je rencontre doivent me fournir des preuves, et je passe sans doute à côté de celui- magnifique- qui pourrait évoluer. Mais je n’ai plus la force de redonner la moindre chance. Il me faut du tout cuit, du tout de suite. Je vérifie à la loupe leur CV amoureux. Je suis la DRH de mon propre corps, pas commode en affaire. Je n’aime encore que toi, mais je me préfère.

Ton nouvel album, sorti le mois dernier, est littéralement superbe. Il est saturé d’excuses, tu y racontes nos vacances corses, tes remords, tu es très doué pour dire que tu ne l’es pas, tu te traites de grosse merde au carrefour de chaque vers. Je suis convaincu que tu les a écris pour moi, comme je suis convaincue qu’ils s’adressent aussi à Chloé, Laura, Vanessa et tant d’autres. Nous sommes sans doute une bonne dizaine à chialer dans nos salons, à traquer les allusions en regrettant les mauvais jours.

Cette nuit, William – le nouveau dans mon lit- me désespérait à force de n’être que lui. Ses yeux, sa bouche, sa façon de baiser, ses silences, rien ne va, rien ne m’éloigne de toi. Au contraire.

Vers 5 heures tu as appelé, après 1 an d’absence : « Virginie mon amour, je suis prêt, viens me sauver, c’est une très longue histoire, où es tu, je viens d’avaler une boite de Xanax tellement je crains ta réaction, tellement je regrette le mal que je t’ai fait, je t’attends au 5 Rue Chapon (j’ai déménagé) Code : A 23 52, troisième gauche ».

J’ai enfilé le manteau de William, sans même me vêtir en dessous. Cette fois le taxi est chinois, et moins musical. Je n’ai pas à sonner, ta porte est ouverte. Lou Reed en fond sonore, un beau salon minimalo-bobo, la photo d’une autre au-dessus du canapé, des guitares en file indienne.

Tu es presque mort, sous tes draps tachés de sang. Tu as fait une entaille de puceau sur ton avant-bras gauche, un suicide de cours d’école. Même le couteau de cuisine se moque de toi, dans ta main droite. Tu entre ouvres les yeux.

Voilà, mon amour, j’ai attrapé l’arme blanche, et j’ai fini le travail. Un coup dans le cœur, façon Ara-Kiri. Pas d’empreinte. On pourra dire, « Il s’en voulait, tiraillé qu’il était entre son romantisme et son plaisir de la conquête, incapable d’honorer ses propres rêves d’amour fou et définitif»

On dira aussi, il buvait trop. Ça fera une chanson. D’amour ? J’en doute.

Une chose est sûre : Je ne t’attendrais plus nulle part.

lundi 6 septembre 2010

Comment j’ai tué… George Clooney (à paraître dans L'Officiel de la mode)


1

Je m’appelle Rachel Wenwick et je suis une bombe entre deux castings pour de la lingerie plus ou moins fine quand la voix rauque de Barbara Stuff, semblant surgir de l’au-delà, m’envoie valdinguer contre les nuages en sucre d’un paradis terrestre. En raccrochant, je sens rebondir mon coeur sous la paume de mes mains moites. De retour chez moi, inutile d’arroser ça, l’ivresse de la nouvelle se suffit à elle-même. Au contraire il me faudrait un bain d’eau glacée pendant une demi-heure pour rassembler mes mots, éclaircir les idées folles qui m’enfument le cerveau. J’ai dit à Chloé, Chloé !! Elle a dit, C’est quoi ton problème ?! J’ai répété, Chloé ! Je l’ai bousculée, espérant qu’elle comprenne la suite rien qu’en plongeant dans mes yeux ébahis : j’avais 12 ans, j’avais 13 ans, j’avais tous les âges bêtes et heureux de ma vie.

Encore aujourd’hui, je me souviens de cette soirée comme le fruit d’un cocktail de rêves si fort qu’aucun champagne mélangé à aucune coke ne pourrait l’égaler :

Barbara Stuff, attachée de presse à Hollywood, confidente des plus grandes stars, souhaitait me rencontrer, afin d’organiser un rendez-vous avec un type qui a jouer les pédiatres, Batman et Mister Ocean dans tous les films que vous savez, enflammant la pellicule de nos fantasmes avec tous les sourires que vous savez, toute la beauté que vous voulez, tout le charme qu’on dit, l’esprit qu’on demande et la légèreté qu’on attend d’un homme exactement parfait.

Il avait vu mes photos, à l’occasion d’un casting foireux, il avait tapé mon nom sur le net et trouvé « adorable » l’interview stupide que j’avais accordé à un site vaguement people. Ensuite, c’est allé aussi vite que le désir d’un homme puissant.

Barbara est très directe : « George doit se rendre 3 jours au festival de Cannes, puis 2 jours à Paris, pour la promotion d’un film, il aimerait bien que vous l’accompagniez. Vous seriez libre au mois de Mai? »

Pas une seconde, je n’ai eu le loisir de m’étonner d’une telle démarche, pas un instant je n’ai pensé à répondre, « Et il ne peux pas m’appeler lui-même ? » Non, la fierté a des vertus abrutissantes et je dis seulement, « Oui, où, et quand ? »

Elle m’a d’abord posé des questions sur mon passé sentimental, il y a eu John, beau et banal, Frédéric, intelligent mais négatif, il y a eu Nicolas, un français vénéneux qui me trompait avec Lucy dés qu’il avait trop bu, et il y a eu Stephen, un producteur de cinéma plus âgé que mon père (en racontant Stephen, je me demande déjà, Pourvu qu’il ne connaisse pas George, qu’il ne lui confesse pas l’étendu de mes lacunes en matière de littérature, de sport, de sommeil et de fleurs sauvages). La belle Barbara Stuff- oui je la trouvais belle sans trop savoir pourquoi, je la trouvais belle d’être là devant moi et de me sourire- notait toutes mes réponses, comme un animateur de talk show, soulignant mes sarcasmes comme autant de bons point. D’ailleurs son enthousiasme me conférait quelque talent : j’étais plus drôle depuis j’avais entendu son rire. A la fin, elle m’a dit, « Je pense que nous allons nous revoir bientôt, très bientôt » . Et je suis repartie le cœur gros.

2

Nous avons déjeuner, George et moi, quelques heures avant d’embarquer pour l’Europe. Je me demandais à partir de combien d’années je parviendrais à oublier qu’il s’agissait de George Clooney. Rien ne me facilitait la tâche, il avait la tête de Clooney, sa gestuelle, son sourire prognathe, et sa voix, à peu de choses près. Cette alternance irrésistible entre les questions sérieuses et les digressions comiques. Comme si, aussitôt, il se reprochait la plaisanterie qui venait de vous faire hurler de rire. Le paradoxe idéal entre tension et sérénité, vivacité et étourderie, profondeur et innocence qu’aucun homme ne maîtrise avec autant de virtuosité. Il y eut des moments, alors que nous étions à table, où je me retenais d’applaudir ! La musicalité de ses phrases, la pirouette tant espérée après une question sur ma mère, le regard mélancolique suivant cette confidence sur la mort de mon grand frère. En silence, je lui murmure « Bravo, bravo, mais c’est ça qu’il faut faire, c’était ça qu’il fallait dire, tu l’as senti, bien vu, encore ? mais oui, prenez des notes, messieurs de mon passé minable, j’espère que ça tourne, et que vous allez potasser ça chez vous, bande de merdes humaines ». Quelqu’un a écrit, voir Venise et mourir. Moi je dirais plutôt : « Ecouter George Clooney vous faire la cour, et puis mourir ». Ou du moins fermer les yeux sur tous les autres mâles jusqu’à la mort de ma beauté relative.

Il avait maigri, par rapport à son précédent film, celui que j’avais vu en payant mon ticket comme tout le monde. Il était précédé d’une réputation de noceur, buveur, trempeur de bite invétéré. Apparemment, tout était faux. Il dégustait 2 verres de Bordeaux, avant de dire « Stop » au serveur avec une grâce infinie. Il suivait un régime très rassurant, assez proche du mien, mais il s’en acquittait avec l’autodérision nécessaire. Quant à son passif de collectionneur, sa sœur me tint un discours dissonant, et je baignais dans une joie insolente, complète.

3

Le premier soir, à Cannes, il m’accompagne dans ma chambre. Il est fabuleusement timide, respectant chacun de mes souffles, considérant chacun de mes regards, ne brusquant aucun silence. Il dit, Je suis pas loin, suite 18, au fond à droite. A peine quelques minutes plus tard, je prends déjà sur moi pour ne pas fracasser sa porte et me jeter sur lui. Un Lexomyl, puis un Stilnox n’ont pas été de trop pour calmer mes ardeurs. Le lendemain après midi, entre 2 interviews, il me propose une sieste. On s’allonge comme des gosses devant le premier film de François Truffaut. Il me parle de son père, les yeux à demi clos, de politique, de Bush, je suis d’accord avec lui, avant même qu’il développe. J’ai envie de dire, « George, tu sais quoi, de manière générale il se peut que je sois très souvent totalement en accord avec toi, et je suis très d’accord avec ta présence sur cette terre, notamment ici, maintenant, blotti contre moi ». Il possède de longs bras, au sens propre, ce qui souligne l’impression qu’il nous protège et qu’on ne peut pas lui échapper, que d’un mouvement fluide il peut nous rattraper, même à 8 mètres, même si un jour un océan nous séparait de lui.

A ce moment de notre histoire, mon visage a déjà fait 30 fois le tour du monde, et George se prête d’ailleurs au jeu des photographes avec générosité. Je suis sa nouvelle fiancée avant même que nous ayons couché ensemble. Dans son lit, le 3 ème soir- je n’ai pas résisté cette fois-ci- il est fondant de maladresse. Il boit son premier whisky sec devant moi. Puis son premier troisième whisky coca. Il est ivre et anxieux, la musique n’arrange rien, il ne trouve pas la chanson qu’il veut pour illustrer ce moment-là. Je tente d’aider cet enfant quadragénaire du mieux que je peux. Il ferme ses grands yeux pendant que je descends le long de son ventre. Qu’on se le dise : Tout sent bon chez George Clooney. Il a 20 ans de plus que moi mais je me sens, sur ce plan-là, plus expérimentée. Les préliminaires avec George sont plus longs que les parties de sexe avec John et Nicolas, mises bout à bout. Un rêve d’adolescente. Même si je ne suis plus une adolescente. Je ne l’étais déjà plus lorsque j’étais adolescente. Cette maladresse, qu’à cette époque je prends encore pour de la sensibilité, lui confère un mystère supplémentaire. Alors la coupe est pleine : je l’aime. Je l’aime vraiment. Je l’ai accompagné à Rome, à Berlin, à Genève, à Berlin de nouveau, à New York, on a passé 5 jours chez ses parents, il y a eu un quiproquo autour des chiottes de la maison que je ne raconterai jamais, mais qui m’ont enfin exempté de penser à sa célébrité mondiale. George Clooney a de nouvelles couleurs pour moi : il a un chien mort qui lui manque, une sœur un peu paumée, il a des soucis de santé, il a une enfance, des après-midi oisifs, une fleur préférée, il peut faire très long à table sur certains sujets, il y eut même ce soir béni où je l’ai vu dire des conneries.

4

Très vite, les torchons à scandales ont posé la question qui m’envahissait chaque nuit, quand le champagne me rendait truffe : « Quand va-t-il l’épouser ?»

Je crois que la presse m’appréciait, elle m’avait tricoté une image de fille belle, certes, mais intello. A ce sujet, je me souviens d’un slogan inscrit au-dessus de ma photo « la tête et les jambes », et un autre « la blonde pas blonde ». Tout ça parce qu’un ami d’enfance m’avait dit, un matin où je portais une paire de lunettes que je chausse quand mes lentilles me fatiguent l’œil: « Tu sais, chérie, elles te vont bien, ces loupes, elles font ressortir tes lèvres, tu aurais le culot de les mettre Vendredi, à la soirée des oscars? » J’ai relevé le pari lancé par cette fiotte et c’est ainsi qu’un semi top model parmi d’autres se voit parachutée « Bombe cérébrale ». On me prêtait des lectures comme on prête des aventures. A tort. On a exagéré mon passage (d’un quart d’heure) à la fac de New York, où j’avais amélioré mes compétences de rouleuse de pétards, où j’avais sucé mon premier gosse de riche, mais où j’avais homis de parcourir un livre. George semblait très flatté par ce malentendu. Il s’était arrangé pour qu’on se fasse photographier à la sortie de la cinémathèque, à Paris. Il me complimentait quand je lâchais mes talons de 12 au profit de vieilles baskets, façon Diane Keaton, bref il applaudissait cette fille curieuse et très nature que je ne serais jamais.

Un jour, alors qu’il rentrait d’un déjeuner avec Barbara Stuff, celle qui m’avait annoncé la nouvelle de ma vie, il a dit « On va le faire. » Oui, je m’en souviens, il a ôté son manteau, l’air soucieux- celui qu’il arborait avant d’accepter un rôle difficile- et il a répété « je crois qu’on va le faire ».

J’ai demandé, «Faire quoi? Le film de Steven ? », mais ce n’était pas ça. C’était moins grave que ça.

5

On s’est marié 2 mois plus tard, dans sa villa du lac de Côme. Je portais une robe dessinée sous mes yeux par Alber Elbaz, le couturier de chez Lanvin. Mes pompes restaient fidèles à Louboutin. Pour ajouter une touche rock’n Roll, j’avais enfilé des mitaines de dentelle qui ont serré la pince de Matt, Ben, Léonardo, Peneloppe, Robert, Dustin, Charlize, Julia, Steven, l’autre Steven, Harrison, Scarlett, Nicole, Naomi et tant d’autres que ma pauvre mère eut le sentiment de se frapper la tête contre les pages d’un magazine. Mes copines d’enfance ne sortirent presque pas d’une chambre à l’étage, préférant patauger dans leurs souvenirs communs plutôt que d’affronter le fantasme. J’ai pris ma première et dernière ligne de coke pour faire plaisir à Colin. Autant dire que je survolais cette soirée, un peu comme l’hélico de paparazzi qui traquait la photo de la plus belle brochette de crânes célèbres de tous les temps.

Cette nuit-là, George fut beaucoup trop ivre pour me faire plaisir. Le lendemain, la migraine de sa cuite nous priva d’un seul baiser. Ses longues mains me manquaient. J’y pensais toutes les nuits, dans cette chambre immense où il ne me rejoignait qu’à l’aube, après des heures de conversations téléphoniques, d’écriture, de lecture où de bringues entre gars. A l’évidence, l’amateur de Bordeaux grand cru avait cédé la place au soiffard de scotch. Quelques mois plus tôt, j’avais eu la chance perverse de tomber sur une période de convalescence. Mais désormais, il se lâchait. Comment aurais-je osé m’en plaindre ? Tous les garçons beaux riches et drôles que j’avais fréquenté jusque là possédaient un vice de forme quelque part dans le cerveau. Chacun cultivait son gâchis personnel. La parano et le sexe pour Steeve, la mythomanie et les anti-dépresseurs pour Eric, l’alcool et la came pour tous les autres. Mon seul reproche de jeune mariée? Pourquoi la boisson n’entraînait-elle pas George dans la vraie débauche ? Celle du sexe brutal, des insultes au salon avec ses réconciliations torrides sur la moquette de la chambre conjugale, celle qui m’aurait au moins procuré le début d’un orgasme.

Mais «Le mariage est un enterrement du désir » a proféré ma mère au bout du fil, en triant les photos du mariage.

6

Alors je me suis fait une raison. Notre complicité grandissante ne comblait-elle pas une partie de mes frustrations ? On partageait tout, j’apprenais à lire un script, j’apprenais à en parler, apprenant au passage que j’étais loin d’être con. Je mettais du Perrier, une eau gazeuse venue de France, dans son Whisky pour qu’il boive moins et plus longtemps. Je lui racontais l’Italie sous un angle historique. Vous connaissez les Borgia ? Lorenzaccio ? Dante ? Moi je ne connaissais pas. Je n’aimais pas les bêtes non plus, mais pendant tout l’hiver j’ai couvé ses clébards.

Au bout d’un an moins quelques jours, je n’aime plus le regard de Barbara. Sa façon de me parler comme à une collégienne, de rire avec lui de secrets qui m’échappent ou me précèdent, de me reprocher des dépenses « facultatives ».

« Franchement, ma poupée, dit-elle d’une voix nasale, ces nouvelles salles de bains, elles ne sont pas « facultatives » ?!». Et moi, connasse, je ne suis pas facultative ?

ça s’est passé à la soirée donnée en l’honneur de Scorsese. Il était 23h30 quand cette pute a lancé vers George un regard qui ne sentait pas bon, ou qui sentait trop bon. La pute traînait dans les parages depuis quelques semaines, mais je ne prêtais pas attention aux putes dans son genre. Pendant son discours sur Martin, mon George -drôle inspiré bien conseillé rythmé coiffé par Appolon- semblait dédier tout son charme à la pute. Un sourire pour Martin, un sourire pour la pute. Dans les couloirs, un peu plus tard, Barbara discute avec la pute. Donc la pute est dans la place, car Barbara est l’architecte d’intérieur de la vie de mon mari. Quelques jours et mille soupçons plus tard, j’ai joué les sherlock holmes de ma propre infortune en suivant la voiture de la pute, croisée près du Chinese Theatre. Il faisait très beau à L.A et j’aimais follement George.

7

Voilà 5 jours qu’il n’est plus là. Pas même foutu d’inventer un tournage, une promo ou une prépa dans un ranch quelconque. La Buick cabriolet de la pute s’arrête sur les hauteurs de bel air, devant une baraque prétentieuse aux façades roses et blanches. Je me plante dans un coin. Je sors discrètement de ma caisse. J’hésite sur tout. Ma vie tremble déjà. Le portail est entrouvert. Puis un passage vers le jardin. La piscine. De la musique. Une baie vitrée. C’est ouvert. Pourquoi tout est ouvert ? En avançant d’un pas coupable, je regrette presque l’absence d’une horde de vigiles, d’une alarme, de tout ce qui pourrait m’empêcher d’avoir accès à la fin tragique de mes rêves. Mes larmes aux yeux sont déjà prêtes, ma morve au coin du nez, la boule dans ma gorge et les cris dans mon ventre : tous les acteurs de mon chagrin sortent du maquillage. Début du tournage. J’entre dans le salon de cette villa décorée sommairement, dédiée au plaisir, à la beuverie. Très vite je reçois mon coup de poignard : une photo de George sur l’étagère, à droite, une seconde accrochée au mur, au dessus du canapé. Et une troisième : je saigne. Ce sont des photos de lui au milieu de sa bande, ses bandes, ses bandes d’inconnus, des photos de lui qui se marre comme jamais, comme jamais avec moi. De lui dans la piscine, sur un bateau, de lui qui fume un gros cigare. Depuis quand fume-t-il ? Depuis quand porte-t-il ce T-Shirt grotesque ? Depuis quand fréquente-t-ils tous ces bellâtres auto-bronzés ? J’ai suivi la musique, moins vite que la musique, jusqu’à cette porte égale à toute les portes au monde, à ce détail près que celle-ci débouchait sur le cauchemar de toutes les femmes normales : George Clooney est allongé sur un lit défait, sa tête est renversée, un jeune homme le pénètre, le soleil me donne tous les détails de la séquence-monstre, la pute se marre devant le crime, la pute est un jeune comédien dont tout le monde se balance à part George et les parents de la pute, la pute se déboutonne, personne ne me voit, la pute sort sa grosse bite et se tripote sur mon mari qui attrape la bite de la pute et l’avale comme un cigare qu’il ne fume pas. Je sors le revolver et je tire dans le tas. J’ai flingué ce tas de pédales, et que personne ne vienne m’expliquer à moi, en cet instant maudit, qu’on ne dit pas « un tas de pédale », qu’on ne dit pas « une femme normale », à la rigueur on m’expliquera tout ça dans 7 ou 8 ans, quand j’aurais purgé mon chagrin à la prison de Santa Monica. On m’expliquera que c’est la même rengaine depuis l’âge d’or hollywoodien, que le pauvre Rock Hudson a dû cacher ses préférences jusqu’à la maladie du siècle, que Cary Grant a perdu l’homme de sa vie à force de mensonges forcés par le système, que Clark Gable s’ennuyait à crever dans les bras de Carole Lombard, et que tous ces sublimes étalons furent déchirer en deux, privés du bien le plus précieux: leur vérité.

Ma vérité à moi, c’est qu’une vieille morue des studios est venue m’arracher à mon rêve pour m’en vendre un plus gros et que ce rêve n’a jamais eu qu’une seule idée en tête, quand je rivalisais d’ingéniosité pour lui arracher une érection pénible, c’est d’aller se faire labourer le fion dans son autre maison.

Au moment du carnage, le flingue dans les mains, je me souviens avoir tirer un coup supplémentaire, un coup « facultatif » dans le derrière de mon mari.

J’espère que cette fois-ci, avant d’expirer, George aura pris son pied.

Grâce à moi.

Pour une fois.

samedi 10 juillet 2010

Comment j’ai tué… Brangelina (paru dans l'Officiel de la mode)

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en « tatoueuse attitrée » d’Angelina Jolie.

Je m’appelle encore Elisabeth Blum quand je rencontre celle qui s’appelle encore Angelina Voight dans un bar new yorkais, vers 22h20. On n’a pas 14 piges. J’ai l’air d’une gamine torturée, elle a déjà le regard d’une bombe dominatrice. On fait tout ce qu’il ne faut pas, on bondit en s’esclaffant par dessus les limites de la morale américaine. De toute façon, rien à perdre, personne à décevoir, son père célèbre est plus souvent dans le poste qu’au bout du téléphone, sa mère déconne autant que sa fille, alors welcome le sexe, surtout pour elle, bonjour la came, surtout pour moi, et vive la moindre entreprise créative un tant soit peu transgressive. Je lui prête mes pull noirs, mon rouge à lèvre noir, ce qui ne veut rien dire, je retape mes pantalons en cuir pour que ses jambes de rêves ne flottent pas trop dedans, je lui teint les cheveux en violet et lui fais danser le Mosh. Je ne souhaite même pas être styliste, mais habiller Angelina me donne le sentiment de l’envelopper de mes mains nues, et quand elle enfile mes écharpes, elle m’enfile un peu. J’ai d’autres atouts : Elle adore mes dessins. Pourtant en ce temps-là, un seul motif inspire mon fusain : le visage d’Angelina et tous les trésors qu’il contient. Encore aujourd’hui, ma peau change de relief en pensant à celui de sa bouche, une bouche qui vaut trois tailles de poitrine, douze parfums, mille bouteilles de Vodka, et une ligne de cocaïne longue comme la muraille de chine. Je la peins, je la sculpte, je la réinvente dans l’argile, l’aluminium, les pommes de terre : j’aurais pu embrasser mon étron s’il avait revêtu la forme céleste de ses lèvres. Elle sait très bien que je la veux, je suis la première pierre d’un gigantesque monument de désir qu’elle va porter sur ses frêles épaules en donnant l’impression de tenir une plume sur la paume de sa main. Les mains d’Angelina. Le cul d’Angelina. Ses mots viennent de me faire chialer une centaine de souvenirs.

Les années 90. On partage une piaule à L.A, pas de baignoire, la porte ne ferme pas, j’aperçois sa silhouette sous la douche, je lui balance une serviette comme on balance un mot d’amour. Elle ne l’enroule même pas autour de sa taille- la taille d’Angelina !- non, elle se tamponne avec, un coup entre les seins- les seins d’Angelina- un coup sur le ventre, elle sait que je matte, que je la matte de toute mon âme, que mes yeux sont des pelles qui piochent sur son corps les pépites ensorcelées de mes nuits à venir. Elle sait que le soir, en silence, j’entremêle le sourire et les larmes, et que mon cœur recèle le plus beau scénario de l’histoire du cinéma, mélange de frustrations, de ravissements, de chagrin abyssal et de douceur orgasmique, le tout orchestré par la seule opération de la pensée. Car sur son front, de façon tacite elle a gravé « Ne pas toucher ». Comme un musée. Je suis sa première visiteuse, et bientôt sa conservatrice. Dans sa vie, les hommes passent et trépassent. A son mariage éclair avec ce connard de Jonny Lee Miller, j’utilise son propre sang pour écrire le nom du veinard sur sa chemise blanche. Plus tard, elle dira joliment : « on se trompe toujours en amour quand on ne sait pas encore qui nous sommes vraiment » certains ricanent sans doute, mais pour moi une phrase d’Angelina, c’est comme un geste d’Angelina : même les plus triviaux deviennent beaux. Alors je l’écoute sans relâche : La paix dans le monde, le Bouddhisme, la liberté sexuelle, les hommes, les femmes… Je l’entend qui tournicote autour de la notion de bisexualité, j’attend qu’elle ose, j’espère qu’elle flashe, je rêve qu’elle flanche.

Malheureusement, elle va flancher sur le cul d’une autre. Jenny Shimizu, sa partenaire dans le film Foxfire, rafle la mise de son penchant saphique. Et je poirote dans l’onanisme comme un démon au purgatoire.

La foule se presse : Sa prestation de folle sublime dans « Une vie volée » (film où elle vole littéralement la vie de Winona Ryder, magnifique poupée qui a soudain l’air d’un Bonsaï à l’ombre d’un palmier), ce film- dis-je- lui apporte la gloire, l’oscar, et des dizaines d’admiratrices dans mon genre, mon sous-genre. Le silence du désir emplit le moindre restaurant où elle fait son entrée. Les chauffeurs de taxi qui nous ramènent à l’hôtel se trompent d’itinéraire, rien que pour lécher du regard le spectacle saisissant que reflètent leur rétroviseur. Moi je suis la petite en sueur, à côté. Je ne possède rien d’elle, voilà bien longtemps qu’elle ne pose plus sur moi qu’un regard hasardeux. Mes sarcasmes ne la font plus rire, alors je me tais. Maintenant, je ne suis qu’un regard. Permanent. Ma fonction : la désirer. Alors il va falloir que je trouve une combine avant qu’elle ne me chasse. Je ne veux pas finir comme standardiste du fan Club officiel. Qu’ai-je fait de mes talents ? Un matin que je ressasse ce proverbe latin « quod me nutrit me destruit » (« Ce qui me nourrit me détruit ») en pensant à elle- pour changer- je l’écris sur un post-it. Une heure plus tard, en réveillant sa longue carcasse devant un bol de café, elle va tomber dessus, persuadée qu’il est de moi. « C’est beau, Lisa, ce que tu as écrit là. C’est si beau que j’aimerais garder ces mots sur moi, en moi, jusqu’à la fin de mes jours ». Qu’à cela ne tienne. Voilà des années que je rêve en secret de peindre sur sa peau. Balader mon pinceau dans les moindres recoins de son dos. La plus belle toile encore vierge dont je puisse rêver. Je me suis rué à ce stage de tatouage. Une semaine de surexcitation. Trois jours à pratiquer sur d’infâmes boudins, en me raccrochant à l’idée que ces repoussantes créatures constituaient le brouillon d’une grande œuvre. Ma grande œuvre. Une fresque sur Angelina.

Angelina…

Il a fallu la faire boire pour qu’elle s’allonge sur mon billard. Ma délicatesse extrême lui a permis de s’endormir, et j’ai bénéficié d’une heure par lettre, dégustant chaque plein et chaque délié, approchant mon grand pif de l’encre encore fraîche. J’aurais pu me noyer dans son dos, que les soupirs du sommeil faisaient onduler subtilement. Puis elle s’est réveillée. Qu’allait-elle en penser ?

Sa gueule de bois n’entama pas son enthousiasme et ce fut le début d’une longue série calligraphique dont j’étais la maître d’œuvre, souvent la rédactrice, toujours l’artisane. Pendant le tournage de Lara Croft, il y eut cette citation de Tennessee Williams « A prayer for the wild at heart, kept in cages » (« Une prière pour les libres dans l'âme, gardés en cage »), que je lui grava sur l’épaule- les épaules d’Angelina !- en présence de sa mère. Il y eut le prénom de son premier mari « Billy Bob », au-dessus de son origine du monde, ainsi qu’une fenêtre tatouée tout en bas du dos, et qu’elle effacera par la suite, s’embourgeoisant dans des films signés Robert de Niro ou le trop sage Clint Eastwood. La fin de la période Punk sonnait doucement le glas de ma période Angelina, de ma période « J’aime, je vis, je sais qui j’aime et pourquoi je respire ».

Ma dernière œuvre Angelinienne portait paradoxalement le nom de celui qui me volerait la femme de ma vie. Maddox, premier avorton adoptif pêché au large du Cambodge. En gravant ces 6 maudites lettres, j’hésitais entre le suicide par pendaison ou par noyade. Je n’étais déjà plus l’artiste de son corps, mais l’une des ombres baby-sitteuses larguées à l’arrière de son jet privé (Angelina pilote, Angelina pond des mômes sans baiser, Angelina joue dans des films sans tourner (la légende de Beowulf)). Balladée d’Afrique en Asie, de famine en pauvreté, de peste en Choléra, au gré de ses velléités humanitaires. A chaque peuple en souffrance, un marmot en gage : Pax pour le Vietnam, Zahara pour l’Ethiopie.

Et moi je suis, sans même approcher la jolie, et vas-y que je me tape la visite des camps pakistanais pour réfugiés afghans, et vas-y que je chôme mon Thanksgiving pour observer les conséquences du séisme de 2005 au Cachemire.

Combien de voyages éreintants à essuyer les commissures de tous ces braillards peu catholiques pendant que la belle roucoule à l’avant, au bras du mari de Jennifer Aniston ?

Combien de fois me suis-je fait percer la couenne par les moustiques du Zaïr, sous une chaleur micro-ondée et dans des conditions indignes d’une native de Boston, tout ça parce que la conscience de ma patronne l’obligeait à voyager « de la même manière que vivent les démunis ». Et nous voilà troquant les suites du Château Marmont contre une tente dégueulasse au fin fond de la Namibie. Fuck !

Ramassant les miettes du couple vedette, ayant à peine de quoi me payer mes doses, je les voyais en prime laisser un million de Dollars à chaque peuple plaintif, comme on laisse un pourboire au bagagiste de l’hôtel qu’on quitte.

Pour moi, il n’y eut pas de pourboire. Un samedi, à 9h, je suis virée. Par mail ! Elle se débarrasse de tout : Plus d’agent, plus d’assistante facultative, notre nombrilisme joyeusement Rock’n Roll a bel et bien cédé la place au sérieux de l’engagement planétaire. La belle qui me faisait jouir à distance en roulant des patins à Banderas dans « pêché originel » incarne désormais la sobre Mariane Pearl dans « Un cœur invaincu », ce qui n’était guère le cas du mien. Finis les cheveux violets, les fioles de sang, les prières en khmer tatouées sur la cuisse gauche, Madame reçoit le prix de la Paix décerné par l'International Rescue Committee. J’ai rencontré la plus sublime salope du monde et je me fais lourdée par Sœur Emmanuelle.

Dis-le, mon amour, dis-le : tu n’es pas plus gouine que Laura Bush, pas plus gothique que Nicole Kidman, pas moins fidèle avec les hommes que moi avec mes sachets de Coke et ma bouteille de Gin. Ton blondinet et toi, que la presse fusionne en un seul et même nom, incarnez pour toujours les Ken et Barbie de la philanthropie.

Hier, je suis allée te voir dans ton dernier film, c’était l’avant-première et quelques frileux m’ont laissés passer, eût égard à notre passé platonique. A l’écran, tu étais belle, certes, bien meilleure comédienne qu’au début, peut-être l’une des plus crédibles de ta génération, mais il s’est produit le pire des événements qui pouvaient m’arriver : Tu ne m’as pas fait bander ! La seule chose que je possédais, ce désir monstrueux, même lui tu me l’as confisqué. Je ne demandais presque rien- je n’ai jamais été gourmande : juste un fantasme pour réchauffer mes nuits de solitude. Mais à force de respect, d’absence d’ambiguïté, de beauté virginale, la flamme s’est éteinte dans le creux de mes reins. Tu ne me fais plus peur, mon amour. La panthère s’est transformée en chatte. Me voilà vide de tout, comme si tous nos tatouages avaient soudain disparu sur le tableau magique de mon imagination.

Alors, discrète comme je l’aurais toujours été, je t’ai attendue à la sortie du Chinese theatre, sur ce Sunset Boulevard que nous parcourions autrefois ivres de shit et de Vodka. Et je t’ai, à toi et ton good boy, dessiné une dernière marque en 2 coups de couteau. Cette fois, mon amour, aucun chirurgien esthétique ne pourra les annuler. Cette marque entre tes seins, elle te suivra jusqu’en enfer, ou pire : jusqu’à ton paradis. Nos chemins se séparent : Adieu, je te laisse l’eau pure, et je retourne au feu.

Nicolas Bedos

lundi 31 mai 2010

Aujourd'hui vieux, et laid, levant vers vous son regard d'enfant triste,
Il ne possédait plus qu'une mémoire d'amant.
Et le moindre de ses souvenirs s'accrochait, tel un fruit, au nom d'une femme qu'il avait aimé.
Du coup, certains disaient de lui "Mon Dieu, quelle impudeur... Cette conversation vantarde de collectionneur!"
C'était pourtant le seul moyen qui lui restait de ne pas rien dire.

lundi 24 mai 2010

(Paru dans l'Officiel de la model) Comment j’ai tué… Naomi Watts

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en premier amour de la grande actrice britannique.

Votre père qui êtes aux cieux…

Me voilà recroquevillé comme un clébard vexé dans le couloir de cette chambre qui m’a coûté la peau du cœur à l’hôtel Martinez. Mon premier festival de Cannes, celui où j’étais venu récupérer mon bien, et mon dernier festival, celui où ce soir tout le monde me recherche. La télé est allumée : On devrait annoncer la palme d’or- sera-ce mon ami Xavier Beauvois ou le poétique Poetry d’un asiate génial de plus ?- mais l’info qui gueule en boucle en figeant toute impatience cinéphilique, c’est la mort tragique de l’actrice britannique préférée des actrices françaises, cette blonde pas si ange révélé par un David Lynch moins brumeux que d’habitude, la poule à King Kong, la veuve de 21 grammes : Naomi Watts, deux fois présente sur les marches cette semaine, vient de dégringoler du grand escalier de sa vie, poignardée par un dingue.

C’est dans les années 80 que je l’ai croisée, c’est en Australie que je l’ai emballée. A l’époque je terminais un stage de Pygmalion en ambitionnant de devenir mari de star. Elle avait la mine blafarde d’une gosse avec qui le passé n’a pas été très sport. L’Angleterre de son enfance ? Adieu. L’harmonie familiale ? Ce sera pour une autre vie : Naomi n’a pas 4 ans quand ses parents se déchirent, et c’est à 10 ans qu’elle apprend que son père absent le sera définitivement, le bougre est mort sans un dernier baiser. C’est une vraie blonde. Elle me plait plus ou moins. A vrai dire, c’est sa copine Nicole Kidman que je branche en premier- son profil est parfait, ses jambes plus longues, il y a un feu dans son regard que Naomi a du provisoirement éteindre à coup de larmes. Mais par réalisme et impatience, je vais me contenter de la Watts, et apprendre à l’aimer. Sa mère la déménage souvent, au gré de ses élans superficiels pour des tocards du coin. Très vite, Naomi se fixe aux creux de mes bras. Je suis sa constance, et le reflet du père. La blonde est rigoureuse, pas du genre à prendre les cours dramatiques pour une cafeteria. Elle bûche et trébuche sur les classiques. Je la vois se goinfrer une dizaines de scènes par mois, toujours prête à essuyer les vannes de la prof. D’ailleurs, elle en redemande : insensible aux compliments, c’est la critique qui l’épanouit. Avec moi, la voilà bien tombée : Je suis dans ma période méchante. Comme j’ai peur de l’avenir de cette brillante comédienne, un avenir terrorisant pour l’amoureux transi, la promesse de mille amants sur pellicule, plus riches et beaux les uns que les autres, du coup je joue à fond la carte du « T’es une merde, il n’y a que moi qui puisse t’aimer, et te comprendre, remercie Dieu de me trouver tous les matins dans ton plumard. Franchement j’aurais pu succomber au charme empoisonné de ta copine Nicole, qui enchaîne les castings, et qu’Hollywood réclame bientôt ! Alors prends soin de moi, prends soin de moi comme de toi-même». Elle apprend dans nos disputes à pleurer sur commande, et c’est dans nos incessantes réconciliations qu’elle s'effondre sans effort. Je suis son prof de douleur, son coatch en chagrin, bref je la prépare comme personne au registre mélodramatique qui un jour la fera reine.

L’amant des années galère

J’ai du mérite, parce que ça traîne. On ne croule pas sous les invitations mondaines, ni les ronds de jambe de son banquier. La bouffe australienne, comparée à celle de ma France natale, est déjà dégueulable dans les cantines 4 étoiles, alors imaginez la grimace de mon ventre dans les troquets à 12 dollars. Nos têtes à têtes s’épuisent : Il n’y a que les médias pour nous faire croire que les actrices sont passionnantes. D’autant qu’elle puise son inspiration dans l’instinct plus que le cérébral : Jamais de débat passionnant sur le style de Shakespeare et sa prose visionnaire. Non, les auteurs, elle ne les lit que pour les jouer, l’ensemble lui échappe, seules ses répliques l’interpellent. Les années passent et nos amours trépassent. Pourtant je tiens ! J’ai misé sur l’Anglaise, recalé par l’australienne pur jus, je m’emmerde depuis 5 ans avec une blonde à la peau si blanche que ses pieds deviennent rouges sang dés qu’elle descend les poubelles, alors c’est pas le moment de flancher !

Seulement, je la préviens « va falloir penser à gagner de la caillasse, ma grande ! »

Elle pleure – comme d’habitude- en me disant au revoir à l’aéroport de Sidney. Direction : le Japon, l’Asie, tout ça. Ma Naomi va surjouer les top model, elle dont le physique moyen-moyen n’est même pas celui d’un mannequin. Pourtant, à coup de joli port de tête et de sourires gracieux, elle nous ramène un peu de blé. « Une expérience traumatisante » me dira- t-elle à propos de cette période podium- shooting. Rien de bien original, une fois de plus, ne sortait de sa bouche : Citez moi un mannequin qui ne crache pas dans le soupe de ce métier porte-manteau. Il n’y a que les vilaines adolescentes pour s’imaginer que c’est un job de rêve, ce job que- par bonheur- elle n’exerceront jamais.

Ensuite, Naomi va bosser dans un magazine de mode, de l’autre côté. Elle survie, je lâche prise : Quelques écarts qu’elle me pardonnent de moins en moins. D’autant que son amertume voit plusieurs causes sonner à sa porte : Après Nicole, voici Cate Blanchett- qui 5 ans plus tôt ressemblait à un sac- qui explose à son tour. Blanchett de plus en plus belle, je me ronge les ongles. Pourquoi ai-je donc hérité de la perdante des 3 blondes. 10 ans plus tôt, elle la ramenait presque, avec ses origines anglaises, cette petite supériorité dans le ton qui semble murmurer : « bande de bourrins, chez vous c’est jamais l’heure du thé ? »

Aujourd’hui, lueur d’espoir : elle tourne avec Sam Neil, dans la romance tiède « for love alone », dont le scénario m’était tombé des yeux. Rien à foutre, elle se lance dans ce bide avec l’arrogance des actrices vieillissantes et désespérées. Résultat : Pas un souffle de brise dans le voilier cabossé de sa carrière. En 1995, Je lui déconseille d’accepter Tank Girl, une daube de science-fiction adaptée d’une BD déjà foireuse, mais madame semble tout savoir mieux que moi. Nouveau navet pour nouvelle gamelle. On habite aux Etats-Unis, on croise la Nicole au bras du petit Tom, ils nous lancent en étrennes quelques conseils trempés dans le mépris « ne perdez pas espoir, mes chéris, il n’y a pas d’âge pour réussir, et puis accepte tout, Naomi, tout, même les séries : toutes les occasions sont bonnes ». Du coup, ma blonde se rabaisse un peu plus, en draguant le genre sitcom. Des apparitions indignes dans la série Brides of Christ achèvent de me glacer : On baise pour les grandes occasions, Noël, Thanks Giving, mon anniversaire, jamais le sien. Je lui en veux de ne pas s’aimer, elle m’en veut d’être témoin de rien. Je me félicite d’avoir tenu si bon, au bras d’une actrice devant qui même les paparazzis baissent leur appareil. Naomi fait débander les pires rapaces. Personne ne nous fréquente par intérêt. Et c’est en salivant d’envie que nous écoutons Tom et Nicole se plaindre de l’hypocrisie ambiante. On ne se drogue même pas ! Mais comment, Naomi, en est-t-on arrivé là ?! Pour couronner le tout, cette époque de vaches maigres est le moment qu’elle va choisir pour devenir sensible, voire profonde : le fantôme de son défunt père Peter (ingénieur du son des Pink Floyd) fait son apparition dans le brouillard de ses pensées, la nuit comme le jour. On mange triste, on vit triste, on pense triste. Merde ! Faut que je file. Moi-même je vieillis, mes cheveux foutent le camp sur la brosse, mon ventre gonfle et mes ratiches jaunissent, je sens qu’une nouvelle génération pointe le bout de leur nez. Il va y avoir des Cotillard, des Kate Winslet et autre Nathalie Portman ! Elles frémissent dans l’écurie : Serait-je au niveau s’il s’agit, tel un baroud d’honneur, de quitter ma jument précocement blessée pour grimper sur une jeune pouliche ? Il me reste un ou deux verre de charme au frigo, mais je ne suis pas un enfoiré- qu’on se le dise- et puis l’habitude, vous savez… Auprès de ma blonde, fut-elle sujette aux mèches blanches, je reste.

Bingo ! Enfin !

Elle a 30 ans. Des rides autour des yeux, celle qu’on dit « rides du rire », venues d’on ne sait où : je ne l’ai jamais fait rire. Et paf, le grand taré mi-cinéma mi-art contemporain, à cheval entre la salle obscure et la galerie branchée : David lynch gonfle tous les studios avec son projet mégalo de série télé philosophico- surréaliste. Une variation pompeuse sur le cinéma, le rêve, le cul, que sais-je. C’est mon compatriote, le Français Alain Sarde, qui récupère le bâton merdeux et en fait tout un film. Ça va s’appeler Mulholland Drive : une brune, une blonde, 2 niveau de narration, peut-être un nain mythomane et obsédé, allez savoir, ce qu’il voudra. Ce type filmerait la queue de Vincent Gallo en plan fixe pendant une plombe que la presse hexagonale réveillerait quand même Rimbaud et breton en secours de références. Je dis à Naomi, un soir, au bar « C’est le dernier, ma cocotte, j’espère pour toi que ça va marcher, parce que dans le cas contraire, ma poupée, je me barre ». Elle me serre dans ses bras, et pleure, évidemment.

Nous sommes en 1999, Je jubile en lisant les chiffres. Pas seulement la critique qui babille, non cette fois-ci le fric débarque façon GIGN : « Haut les mains, vous êtes riches ! » En lisant son portrait dans Vanity Fair, je lui fais l’amour 3 fois de suite. Sexuellement, je suis soudain très inspiré. On dîne avec Tom au Château Marmont. Nicole s’est barrée, il est triste, à son tour, je me réjouis, à mon tour. C’est pas le tout d’être heureux, disait l’autre, encore faut-il s’assurer que les autres soient malheureux. Naomi était l’interprète idéale pour ce trip de Lynch, elle va puiser dans son sac perso les angoisses d’une comédienne candide qui se transforme d’un coup en créature sexuelle et fatale. La scène du Casting me traverse tout le corps, et le sien devient sublime. Elle est au top : je suis très amoureux. Je veux lui coller un bébé, me la coudre à la poitrine. C’est là que les fils vont péter.

L’ingrate

« Tu me quittes ? »

Oui, elle me quitte. Ça danse avec Clooney, ça trinque bio avec Spielberg, alors forcément, ma chair est triste sous ses dents désormais aiguisées. je suis le miroir des années creuses, le rappel de la dèche, alors « dehors ».

Quelle ingrate ! A peine 2 ans plus tard, elle tombe amoureuse d’un acteur- quelle audace !- et je subis ses interview dans les canards du monde entier. Elle me pond deux gamins dans le dos. En suivant sagement la mode grotesque des prénoms composés. Le premier, qui devrait être le mien, s’appelle Alexander Pete, et le second, qui devrait être mon cadet, s’appelle bientôt Samuel Kai. Deux d’un coup, dans ma gueule. Moi qui ai tant donné. Pour si peu.

Je l’entend dire à un micro, lors du festival de Berlin : «Avant j’attachais de l’importance aux cinéastes, au scénario, aujourd’hui je regarde en priorité où se déroule le tournage et pour combien de temps, Liev (l’enculé) est un mari et un père idéal, jamais je n’aurais cru rencontrer un tel bonheur sentimental »

Connasse, infâme salope. Et ces poèmes qui inondaient ma boîte aux lettres, torchés avec ton français approximatif et tes clichés cucul la praloche ? Et cette gourmette de mauvais goût que j’ai du porter par politesse alors qu’elle me vrillait les nerfs du poignet ? Et ce voyage en Asie durant lequel je t’ai fait découvrir le romancier Somerset Vaughan, espèce d’inculte, celui dont tu produiras et joueras l’adaptation 10 ans plus tard, au bras du tristounet Edouard Norton, ce dadais que les femmes semblent adorer parce qu’il a toujours l’air prêt à pardonner leurs infidélités ? Et mon pauvre père qui t’a présenté Claude Lelouch, en 1995, une rencontre inespérée dont tu n’as même pas profitée ? »

De mon côté, depuis, Je me suis cassé les dents sur toutes les autres, me voilà même pas vieux beau. Je traîne à Cannes. Chez ma tante. Le festival démarre, en fanfare, pareil à ma vengeance. Voilà des années que dans ma solitude, Naomi, je m’interroge : « Ne jouais-tu pas déjà un rôle quand dans mon lit tes larmes ruisselaient après un orgasme trop mélodieux pour être vrai ? » Plus j’y pense, plus je me demande : Ne feignais-tu pas l’humilité, la naïveté, toi que j’observe de loin, aussi déterminée avec tes rôles que Carla Bruni avec ses hommes.

Je t’ai vu passer de Benicio del toro à Sean Penn, et ce jour là mon cœur pesait plus lourd que 21 grammes. Je t’ai vu faire l’égérie pour des produits beauté, toi qui m’a tant culpabilisé quand je t’ai envoyé poser chez les niaks. Tu m’en as fait voir de toutes les couleurs, dans tous les genres, sur toutes les chaînes, dans plusieurs langues, et je suis mort d’amour contrarié.

C’est pourquoi tout à l’heure, après m’être faufilé dans le palais des festivals, je t’ai dit « reviens ou crève » : je suis un démocrate, je t’ai laissé le choix. Comme toujours. C’est toi qui a choisi le scénario que tu allais tourner. La fin est triste, certes, mais on ne peut profiter des autres sans représaille, mon ange. Je n’ai pas la frilosité de Tom, moi. Et puis aucune Pénelope et autre Katie n’est venue panser mes larges plaies.

Le couteau t’a pénétré avec grâce. Tu as roulé sur les marches en Balenciaga. La plus belle chute de l’histoire de la mode. Adieu, mon amour. Par bonheur, cette fois-ci, tu n’as même pas eu le temps de verser tes fameuses larmes. A la toute fin, je suis parvenu à t’apprendre les vertus de la sobriété. Décidemment, tu me dois tout.

Nicolas Bedos

lundi 10 mai 2010

Préface pour "la Seine"

« Scène, seine, saine », trop facile jeu de mots, et pourtant c’est bien celui qui traîne dans ma tête depuis toujours. La seine comme scène de mes éblouissements. La seine assainissant mes idées tordus, lavant mes sombres regards.

D’abord gamin, lorsqu’un heureux hasard me pose dans le salon de Claudia Cardinale, quai henry 4. Vue plongeante, envie de plonger, et le souvenir délicieux d’une panne d’électricité qui nous offre en unique éclairage de théâtre celui des bateaux mouche, projections magiques sur les murs de mon hôte. Et là tout se mélange, Visconti, le Guépard, la silhouette légendaire de Claudia, les touristes chinois, le Français et l’Italien, la renaissance et le moyen âge, Rome et Lutèce : Avais-je bu ? Pas encore, mais comme j’ai aimé cette soirée-là.

Après mon père- vieux rêve d’enfant débarquant d’Algérie dans notre illustre capitale- s’offre un appartement (le dernier, prétend-t-il !) quai d’Orléans.

On y réveillonne, on y noëlise tendrement.

Un soir où les adultes sont absents, je décide d’augmenter le volume de la musique, pour la faire partager aux amoureux qui, en bas, sur les berges, ont posé leur nappe improvisée, et s’inventent le plus beau resto qui soit, sans pourboire ni queue de pie. Je leur balance du Gershwin, final en applaudissement. De rien, c’est pour moi.

Et puis il y les balades à 2 roues- n’a t-on pas inventer le scooter pour flâner doucement le long de ce fleuve ? C’est interdit, qu’importe, le mien ne fait pas de bruit, je roule à pas de cheval, il y a quelqu’un derrière mois, qui me serre dans ses bras, j’ai l’impression confuse et éphémère d’être le créateur du spectacle que la seine nous donne ! Douce mythomanie : Le Louvre, mais oui c’est de moi ! Le Grand Palais, un peu plus loin, c’est encore moi ! Non ? Mais si, mais si. Ces péniches que nous allons squatter l’été, terrasses violées sans scrupules, jusqu’à l’arrivée ronchonne des proprios légitimes. Tant pis, c’était bon, on était presque chez soi.

On m’accusera de parisianisme, force est d’avouer en rougissant que – pour l’instant- la scène de ma Seine, c’est Paris. Je me garde pour plus tard celle qui lèche de si jolis coins jusqu’au Havre, celle qui prend sa source en Côte d’Or.

Celle-ci, je ne la connais que par les grandes plumes du 19ème siècle. Elle a inspiré de réjouissants passages à Zola et Maupassant, et par cela revêt encore dans mon cerveau anachronique la couleur Sépia.

Ça viendra.

Me marierais-je à Notre Dame, sous son regard réprobateur, miroir de mille serments rompus par le passé ? Dans mes rêves ! Baladerais-je à mon tour mon chien sur ses berges amicales ? Dans mes rêves, sans doute !

Mais dans mes rêves, de toute façon, elle existe très fort, cette femme-fleuve de rêve…

Première scène de "Promenade de santé"


Scène 1

Deux petits bancs dans les allées du jardin d’une clinique.

L’un à gauche, l’autre à droite. Assise sur l’un d’eux, elle écoute la musique – tonitruante – qui s’échappe d’un vieux transistor posé à côté d’elle. Elle est jeune et blonde.

Il entre, s’assoit sur l’autre banc, et allume une cigarette. Il est assez jeune. Au bout d’un moment, il se lève, s’avance calmement vers elle, attrape son transistor et, d’un geste calme, le fracasse contre le sol.

Elle réagit à peine.

lui, calme et sympathique, mais légèrement distant :

Excusez-moi, je n’aime pas le rap.

elle :

C’était du reggae.

lui :

Désolé, ça m’a fait le même effet.

elle, très calme, un peu ailleurs, comme légèrement flottante :

Vous comptez me le rembourser… ?

lui, tout aussi calme, retournant s’asseoir sur son banc :

Je ne crois pas, non. Ça fait plusieurs jours que vous nous vrillez les nerfs avec votre musique.

elle :

Ça me permet de tenir les malades à distance. Quand ils s’approchent pour me parler, je fais comme si je n’entendais rien, je fais comme si je ne voyais rien. D’ailleurs je n’entends rien et ne vois presque rien depuis trente-sept jours.

lui :

À part les médecins.

elle :

À part les médecins. À part lui, bien sûr.

lui :

On a le même, je crois… ?

elle :

Pertusier ?

lui :

Pertusier.

elle :

Pourquoi vous n’avez jamais essayé de me parler, vous ? À cause de la musique ?

lui :

À cause de votre physique.

elle :

Je vous déplais, physiquement ?

lui :

Au contraire, mademoiselle, mais je suis sous traitement… et vous êtes ravissante. Parfaitement ravissante. La plus belle de la clinique, et vous le savez très bien. Sauf que je suis en cure de toutes ces conneries-là : alors moi, je vous évite, comme un obèse le chocolat.

elle :

Vous n’êtes pas mal non plus, dans le genre « brun bavard ». Je suis moi-même en cure.

lui :

En cure de quoi, de cul ?

elle :

De cul, de séduction, de larmes, d’hallucinations et de plein d’autres choses…

lui :

Des produits ?

elle :

Non, pas trop. Et vous ?

lui :

Oui.

elle :

Coke ?

lui :

Un peu

elle :

Alcool ?

lui :

Beaucoup.

elle :

Ah oui, j’ai vu votre fiche, vous faites plus vieux que votre âge. C’est la bouteille qui marque, ça.

lui :

Il paraît

elle :

En même temps ça vous va bien. Les joues un peu creuses, et ces marques sous les yeux. Moi je dessine un peu, et les visages marqués sont plus jouissifs et plus faciles à esquisser.

lui :

Faudrait qu’on arrête de parler, là : j’ai déjà envie de plonger ma langue au fin fond de votre gorge.

elle :

Dommage, c’était divertissant. Vous êtes peut-être un gros connard, mais vous êtes moins flippant que les autres malades.

lui :

Je veux bien rester quelques minutes de plus, mais va falloir m’aider.

elle :

Comment ?

lui :

Dites-moi des choses rédhibitoires, des confidences odieuses, des détails rebutants

elle :

Genre ?

lui :

Genre que vous êtes sale.

elle :

« Sale » ?

lui :

Les pieds qui sentent, tout ça…

elle :

Je ne me suis pas lavé les dents depuis deux mois et demi.

lui :

C’est vrai ?

elle :

Non, mais si ça vous arrange…

lui :

Non, non, dites-moi quelque chose de vrai, de vraiment dissuasif…

elle :

D’accord : je prends tous les matins un certain médicament qui endort totalement mon désir sexuel.

lui :

Belle comme vous êtes, même molle, même morte : ça pourrait m’exciter davantage !

elle, amusée :

Vous êtes grave !

lui, lui-même amusé :

Je suis grave, oui !

elle :

Vous exagérez un peu… ?

lui :

Oui, un petit peu, pour vous faire rire…

elle :

J’ai du mal à rire, extérieurement j’entends – à cause de mon traitement –, mais sachez qu’à l’intérieur : je me fends la gueule.

lui :

Ils vont vous garder longtemps ?

elle :

Ça dépend de moi. Ça dépend du docteur Pertusier.

lui :

Pertusier ! Le maître des clefs !

elle :

J’ai un travail à faire dans moins de dix jours. Ils le savent. Ils savent que s’ils me gardent, ma carrière se casse la gueule.

lui :

Parce que vous avez une « carrière », vous ?

elle :

Oui, j’ai une « carrière », moi.

lui :

Ça veut dire quoi « carrière »… ça s’emploie pour qui, ça : les comiques ? Les chanteurs ?

elle :

Je danse.

lui :

Ah c’est vous la danseuse ? La petite étoile dont tout le monde parle ? C’est pour ça qu’il y a une étoile dessinée en très grand sur le mur devant votre chambre ?

elle :

C’est l’autre mongolien qui a peint ça, à la gouache. Très pénible, celui-là : il se branle devant ma porte, il m’offre des fleurs qu’il chourave dans les allées…

lui :

Je peux le calmer, si vous voulez.

elle :

Non, ça ira, n’y touchez pas. Je ne suis pas venue ici pour me plaindre des tarés, puisque c’est leur royaume. On est tous dans le même bateau, n’est-ce pas ? Alors on se supporte, on se comprend. Ou alors on se pend, à une poutre, je ne sais pas…

lui :

Y’a pas de poutres ici.

elle :

Y’a des arbres un peu partout.

lui :

Ils ont coupé les branches

elle :

Oh, y’a plein d’autres moyens.

lui :

Oui je les connais tous

elle :

Ah vous êtes… ?

lui :

Oui. Dix fois.

elle :

Dix fois ?

lui :

Maladroit, n’est-ce pas ?

elle :

Lâche ?

lui :

Un peu tout ça.

elle :

Le gaz ?

lui :

Ça marche pas, le gaz, vous savez : on n’est plus au XIXe, celui qu’ils nous balancent dans les appartements n’est plus toxique depuis longtemps.

elle :

La lame de rasoir ?

lui, souriant :

Oui, j’ai quelques décorations sur les avant-bras. Ça attendrit les femmes.

elle :

Et la défenestration ?

lui :

Je me suis niqué deux jambes : depuis je boite, comme un imbécile.

elle :

Et la noyade, ça vous dit rien ?

lui :

Oh non, ça, ça me fait peur : on croit qu’on s’abandonne tranquille au milieu des poissons, qu’on va danser pépère jusqu’au fond de l’océan, en fait c’est un enfer, le corps remonte au bout de dix secondes… Essayez dans une baignoire : c’est déjà terrifiant.

elle :

Reste les médicaments…

lui :

Oui, j’en ai bouffé à la pelle… mais j’ai toujours rouvert les yeux ! Deux ou trois jours plus tard, paf : frais comme un gardon ! Solide comme le gorille !

elle :

Vous avez pas dû prendre les bons.

lui :

Ben vous serez gentille de me donner la recette, la prochaine fois que j’y retourne.

elle :

Je vais y réfléchir.

lui, regardant sa montre puis se levant :

Ah ! c’est l’heure, pour moi.

elle :

Pertusier ?

lui :

Pertusier.

elle :

Vous me raconterez ? C’est quoi votre étiquette, à vous ?

lui, sur le départ :

Bipolaire – obsessionnel, addiction alcoolique, pervers narcissique tendance suicidaire.

elle :

Intéressant.

lui :

Et vous ?

elle :

Trop long… là vous n’avez pas le temps.

lui :

À plus tard ?

elle :

Bonne journée.

Noir.