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jeudi 2 avril 2009

Fiction: Je vous jure qu'elles m'aimaient (partie 1)


Pardon, Sergio, pour hier soir. Je suis sûr que dans un coin de ta tête, tu trouveras les bons souvenirs de cette maudite soirée. Le bon, au moins. Cherchons, veux-tu. Au début, par exemple:  chemises propres, tension rafraîchissante des présentations, complicités intactes (la nôtre, déjà), l'eau de Cologne qui frappe encore, les cils fardés de nos femmes, les vannes qui fusent sur la nouvelle coupe de Banko- lustrée vers l'arrière, je cherchais les castagnettes, d'ailleurs je lui ai dit, fort pour que tu entendes, souviens-toi: j'ai dit, on cherche les castagnettes, ton taureau est bien garé?, tu as souri plein d'indulgence, tu t'es dit, il se chauffe pour la suite, Jeanne chérie m'a dépanné d'un rire si gras qu'on oubliait ses longs cils fardés, mais Banko restait gris, malgré le soleil que ses gènes italiennes ont glissé dans son biberon, et je savais déjà que j'allais bien ramer. 
Je me connais, Sergio, je connais mes humeurs. D'ailleurs, je suis un type, dit-on, sait-on, un peu partout autour de moi, et vous les premiers, je suis un type qui a ses humeurs. Il y a des gars, tu en fais presque partie, dont on ne se demande pas, jamais, avant un dîner, De quel humeur sera-t-il ce soir? Pourvu qu'il soit de bonne humeur! Non, le gars est là, et c'est plus ou moins lui, le même, qu'on retrouve à chaque fois. Il a bien des "périodes", celui-là, des coups durs, un chagrin, une baffe sociale à encaisser, mais pas d'humeur. J'entend par humeur, et il te suffira de penser à ma tronche en vacances au resto au théâtre pour saisir aussitôt, le type qui - indépendamment, presque indépendamment des événements qui constituent sa fiche- ne sait pas lui-même quel 'lui-même" il sera en ouvrant la porte du salon, hier soir. 
As-tu vu, dans mon regard, cette fuite du tien. Toi qui est mon Sergio, toi qui est ce grand gaillard brillant sensible et cultivé avec qui je m'amuse à jouer les paysans, les lourdaud, les racistes, les mégalos, avec qui j'adore bomber le torse en prenant cette voix forte de faux cons, avec qui je peux- crois-tu- tout partager. Je fuyais Ton regard, le tien, celui de mon Jeannot: imagines celui des autres, comme il m'a pesé, comme il a chauffé ma tête lourde et encombrée. Comme je les ai maudit de venir rire avec moi, par moi- car je suis le plus drôle, c'est une chose tristement entendue-  un soir où mes "humeurs" ne le permettraient pas. 
A coup sûr, il y en a, ce matin, pour penser, C'est une affaire de volonté. Depuis tout petit, mon combat se concentre sur ces bons numéros, ceux qui, face aux mutisme d'X dans la cours d'école 25 ans plus tôt ou aux limites stylistiques d'Y dans ta coquette maison d'édition 25 ans plus tard, se disent, Après tout nom d'un cul c'est une affaire de volonté. 
Comme si ce dîner- combien de temps depuis le dernier? Un bail- je l'avais voulu mesquin, impudique, rouillé de l'intérieur, et finalement tragique pour la femme qui m'offre sa couche et son coeur, presque sans retour. 
Elle a pleuré, Sergio, c'est vrai qu'elle a pleuré. J'étais là, coupable et incapable, me disant, Mon Dieu ses yeux fardés vont noircir ses joues rondes, ils vont me détesté et je leur prêterai main forte. Et j'en ai rajouté une couche, indéniablement. Vous l'avez vu cette violence dans mes yeux, quand les sanglots de Jeanne- elle pleure bien, n'est-ce pas?- ont éclaté comme un rideau qui tombe sur une soirée déjà gâchée? Vous avez remarquez l'antipathie que ce chagrin si boulevardier est venu susciter chez celui-là même qui en étant pourtant "affreusement" responsable. 
Qu'a dit ta femme, dans la voiture? A -t-elle dit, qu'il est dur? Il est dur, ton ami, mon chéri. Sa femme est superbe, généreuse en diable, attentive à chacun, amoureuse comme personne, et ce trou du cul cynique, qui relève toutes ses faiblesses, au point d'en rire tout seul, et d'assumer la solitude horripilante de son regard perfide...
Elle n'exaspère que lui, elle qui n'aime et ne vit que pour lui, s'est dit ta femme dans la voiture, c'est elle qui nous reçoit, c'est elle qui nous questionne, sur nos enfants, sur ton bouquin, c'est encore elle qui fait le plat, la salade et la sauce aux morilles, c'est toujours elle qui réussit, et paie pour la ripaille, c'est elle- une fois de plus- qui souffre par ses mots à lui, et c'est pourtant lui ton ami. 
T'as t-elle demandé, d'un coup de regard émouvant et sincère- il t'a ému, dis le-, Pourquoi c'est ton ami? Pourquoi le laisses-tu t'appeler Mon Sergio, d'une façon si familière? 
Elle a raison, tu as raison, ils ont raison, mon Sergio (voilà bien la dernière fois que j'userais de ce Sergio que tu subis comme un faux-cul), oui tout est vrai, ta femme a dû t'émouvoir en te posant cette question saine et urgente, Que faire d'un tel fâcheux? Jeanne est une merveille, il vit à son crochet, et lui manque sans cesse de respect. 
On a fait le tour, n'est-ce pas, le tour de ce moi - là. 
Ne nous fréquentons plus, Serge, puisqu' aucun bon souvenir ne sort de cette soirée. 
Ne nous fréquentons plus, Serge, puisqu'il est temps de te l'avouer, j'étais mal, atrocement mal hier soir, d'un mal plus complexe- je le jure- que jamais tu ne pourrais l'imaginer, et ta présence, pas une seconde, n'est parvenu à m'adoucir, à dompter cette "humeur" qui est désormais mon fardeau trois jours sur Deux. 
Tu n'es pas un ami, et ta femme- approche toi, écoute-moi, viens par là, tends l'oreille-, ta femme, tu sais,  je lui pisse à la raie.
Trop de choses à régler.  
On s'est tout dit, mon Vieux: un ami devant qui on se sent plus mal d'être mal n'est déjà plus le mien. Il est temps pour moi, moi le vilain, de faire le ménage dans les regards réprobateurs. Tu n'es pas mon éditeur, ta femme ne me fait pas bander, tes enfants traînent leur pattes dans le fromage puis sur les canapés où je pose ma carcasse avinée, alors fais le silence et prends la porte, veux-tu? Comme tu l'as prise hier soir, la mine embarrassée, me disant l'air idiot, T'inquiète je suis sûr que tout va s'arranger, et puis c'était une bonne soirée. Tu m'a dit, en posant ta paluche sur mon épaule liquide de culpabilité, tu m'as dit, En tous cas, je ne regrette rien. 
Et bien si tu ne regrettes pas sincèrement ce dîner cruel que je vous ai fait becqueter par le cul, tu peux, à ton tour, t'en aller pour crever.                                                  (à suivre...)

2 commentaires:

  1. Bam!
    Derrière la tête.
    Ca me fait ça.

    C'est moins pire la vie quand on enlève tous les cons autour de nous, même les pires, même les petits.

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  2. il est d'abord agaçant, puis excedant et révoltant, enfin... Insupportable et si habilement, remarquablement écrit...Detestable lui!

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