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vendredi 3 avril 2009

Fiction: Je vous jure qu'elles m'aimaient (partie 2)


(suite)

Fais le mort, me suis-je dit. N'ouvre pas un oeil, ou alors à peine plissé dans la pénombre de sa chambre. N'engage pas la conversation, foutue de tonner, à nouveau, pleine du vin de la veille. Et n'envoie pas cette lettre à Serge, oublie-en le brouillon que ton cerveau grippé postillonne malgré toi. Ne t'exprime pas avant 15 heures. Ou tu le regretteras, "tu vas encore le regretter", comme tout ce que tu dis ou écris ces matins là- au lendemain de ces nuits-là. Rappelles toi ces belles excuses que tu présentes souvent, un peu plus tard dans la journée, dans un paquet rose et bleu, quand les veines se nettoient, la colère s'estompe, le regard se décrispe, quand l'absurde- enfin!- reprend sa place sur la chaise haute et tout confort de tes sentiments. 
Le réveil sonne. Pour elle, jamais pour toi. Jeanne chérie qui s'étire, petite fille de 38 ans, elle te regarde, te déteste, et déjà se rétracte, déjà s'en veut de t'en vouloir, déjà se dit, Qu'il est joli, mon amoureux qui dort, alors que je ne dors pas. Elle tremble de te réveiller, libère son lit, ramasse son téléphone, débranche le chargeur, les gestes enveloppés de silence, libère enfin la chambre, s'éloigne de ton amertume, de tes possibles assauts. Le bruit du bain qui coule. Une voiture, tu le sais, l'attend devant l'immeuble, le stagiaire en T-Shirt, bon pieds bon oeil, si tôt, souriant si tôt, bavardant si tôt. Elle va se faire la voix dans leur conversation triviale: le temps, les horaires de tournage, la scène du jour, il dira, Vous étiez formidable Lundi, dans la séquence des travestis, Jean-Christophe me l'a dit, Héloïse aussi, vous êtes vraiment sympa, vous au moins, autre chose que Madame Catherine, qui s'enferme dans sa caravane, et nous regarde comme des moustiques, l'autre jour j'ai bien cru qu'elle allait me gifler, ou me cracher dans la face, quand j'ai merdé sur le trajet, un détour de 5 minutes, une aubaine pour la Diva, pourtant j'ai dit Pardon, le Gps m'a dit... Depuis je vous conduit, c'est la petite Sophie qui va chercher Catherine, maintenant, elle ne dit rien Sophie, s'en fout, Sophie, ça lui va bien, et moi je récupère la plus gentille des deux, la plus talentueuse, aussi, tout s'arrange, vous êtes très belle... 
Il croit peut-être qu'elle l'écoute, mais ma Jeanne est dans Jeanne, sur Jeanne, pour Jeanne, l'oeil sur son petit miroir, le même qu'à ses début, souillé par des années d'immersion au fond du sac, voisiné par les crayons noirs, crème fond de teint, échantillon de parfum et rose à joue. La tête dans le petit miroir, elle prie pour que ses yeux dégonflent et que ses lèvres récupèrent leur élasticité. Elle dit à son visage, Réveille-toi! Elle dit à sa bouche, Debout! Elle se murmure de rajeunir. Le stagiaire dira, C'est mon 2ème tournage, ce qu'il a déjà dit l'autre matin et l'autre soir, il redira, Celui-là me paraît bien mieux organisé, le premier, vous savez, c'était vraiment la pagaille, une pagaille pas possible, des acteurs pas payés, des problèmes d'autorisation, moi rapport au réalisateur, vous connaissez Maurice Duflot? 
Elle ne répond plus, mais lui-même, s'écoute-il attentivement? Il se dit, tout en parlant, Qui est cette femme, que ressent-elle quand tous ces gens lui parle, l'interrogent, la reconnaissent. Il se demande, Avec qui vit-elle? Qu'a-t-elle fait hier soir, qui fréquente-elle dans la vraie vie? Il ne la désire pas vraiment, ou plutôt ne se considère pas autorisé à la désirer. Mais il s'interroge, soudain, Qui la baise? Qui se permet de baiser Jeanne F. ? Cette femme qu'il voit toujours cachée derrière ses lunettes-mouche, son imperméable, sa politesse, cette femme qui ressemble toujours à celle de la télé, qui reste toujours Jeanne F., à l'écran comme à la cantine, il se dit soudain, Un type lui raconte des blague pendant qu'elle pisse? Un type voit ses genoux rougir quand il la prend sur le parquet? D'ailleurs il se dit, plus sage, Y'a t-il du parquet ou bien de la moquette dans le salon de Jeanne F.? 
Souvent, je fais comme lui, comme le stagiaire, j'essaie de me demander avec qui elle aurait l'air de vivre si je ne la connaissais pas. Dans quels bras l'imaginais-je en la croisant la première fois? Quel genre de type? Justement le genre de type avec qui elle était, avant de le quitter pour moi. 
J'allume la télé, les volets fermés. Dans mon jus. Plus de Jeanne chez Jeanne. Ma petite paix qui commence. Mon aventure chambre-cuisine-chambre-salon-salle de bains-chambre-cuisine. Du thé, froid, puis glacé, de l'eau, en litres, des crèmes de Jeanne sur le contour de mes yeux, des shampoing de Jeanne qui démêlent mes cheveux, les parfument, les excusent, tout l'arsenal de l'apaisement, une fois de plus en route vers l'éphémère absolution.                        (à suivre)

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