Pages

mardi 7 avril 2009

Jumelle pour tous


Elle avait quoi, 22 ans, pas plus. Jonglait déjà avec les répliques- les siennes- et les verres qu'elle s'amusait à nous servir, passant derrière le bar, comme un poisson dans toutes les eaux. Coqueluche évidente. De la classe, du restaurant, de la bande, des bandes, de la soirée, et bientôt du "cinéma hexagonal". Le naturel et la facilité, le charme sans en faire, le tout animant un physique dont personne ne discutait l'attrait, le charme familier, complice. Complice. C'est le mot qui me vient et revient, accolé aux indécents avantages de cette jeune comédienne : beauté complice- de celle qui n'effraie pas, que les femmes reconnaissent sans la jalouser, regard complice, intelligence complice...  Bref, la Mélanie d'avant le succès était LA petite bombe qu'on savait tous prête à l'explosion. Pas de doute, à ce sujet, ni pour nous, ni pour elle. Elle n'"espérait pas", nous n'"espérions" plus: on le SAVAIT. Juste une affaire de mois, de jours, de scénario. Séduisant sans minauderie aussi bien les amis, les chauffeurs de taxis que les directeurs de castings, elle mettait le p'tit monde dans sa poche, en un rire et 3 mots. 
Après il y eu Lioret, le succès d'un film et d'un rôle- écrasant sur le papier, mais qu'elle porta avec l'aisance et la sérénité d'une lycéenne portant d'une main légère son énorme sac à dos. Une seconde peau. Vertige de la facilité (pour elle, en coulisses, sûrement, des angoisses de légitimité, éternel réflexe judéo-chrétien de l'artiste qui ne respecte son travail qu'après s'être observer souffrir). Mais sur l'écran, la même évidence, oui, l'évidence, à nouveau. En privé, quelques années plus tôt, Mélanie s'imposait naturellement à vous: Une jumelle, une amie présentée la veille qui vous semble en deux jours une amie d'enfance. A l'écran: Pareil, le spectateur se frappe la même connivence immédiate. Plus belle que la plupart, plus vive que beaucoup, indéniablement rare, elle n'en rappelle pas moins une foule de souvenirs de jeunes femmes. Paradoxe délicieux: La grande singularité de Mélanie Laurent serait d'être mille autres, comme les autres, mais comme si peu d'actrices parviennent à l'être. Singulièrement banale. Pas banale, justement, de savoir en une réplique, un sourire, un ricanement (exercice périlleux, le rire vrai au cinéma, pire encore au théâtre, Mélanie y excelle), pas banale, disais-je, de savoir en 3 plans devenir notre souvenir de la vieille copine, de la camarade de classe, ou du premier amour, ou encore de celle qu'on détestait de n'être même pas la première, et jamais la seconde. Supplément de réalisme à elle seule: Mélanie débarque dans une scène, et c'est un peu de ma vie qui rapplique, car elle personnifie, symbolise et synthétise un bataillon de jeunes femmes diablement actuelles. Cette ironie, cette arrogance valsant avec la frousse de ne pas plaire, n'excluant pas une seconde le parfum du désespoir. Pudeur. Non dits. La politesse moderne, masculin féminin. Nouveau modèle de jeune première: loin des sanglots d'Adjani, du romantisme assumé, appuyé, étouffant l'Amour véritable censé l'enfanter ou le nourrir, La Mélanie- les Mélanies qui nous entourent- se moque aussitôt des larmes qu'elle vient de verser, et du coup ce sont les nôtres qui coulent en cascade, plus lourdes encore, forcément plus irrésistibles. 
Belle et drôle, angélique et musclée, poids plume capable d'une vanne de 6 tonne, rêveuse et lucide... tour à tour le tour est joué. Ce double de chacun , jumelle du spectateur- et de l'auteur!- qu'on voudrait voir jetée dans n'importe quelle histoire, frondant à notre place, c'est mon amie, peut-être mon actrice, incarnation possible et évidente de douze prochains personnages: Une soeur, une ex, ou une "moi-même", la désirée, la regrettée, la rejetée, moi victime, moi vantard, comédie, tragédie ou tragi-comédie... C'est simple, tout lui va. 

Enfin, sur un plan plus personnel, amical, et pas moins narcissique (le miroir, tout ça), mais sur l'écran de ma vie, cette fois: Disons que lorsque Mélanie Laurent va bien... de loin, moi,  je vais mieux.

2 commentaires: