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mercredi 1 avril 2009

Léautaud... ou mes vieux.

Mes 3 premières pièces ont été écrite pour des vieux. Enfin relativement à mon jeune âge. 3 personnages principaux dépassant à peine- ou largement- la soixantaine. On m'a dit "vous écrivez très bien pour les Vieux", on m'a dit "pourquoi, comment..." des dizaines de fois.  Fragilité ressentie du personnage en bout de course? Fatigue? Convalescence?Renoncement? Diète? Oui, diète de tout. Envie de dire "lâchez moi, c'est bon, j'ai donné". "Non, pour moi, ça ira." Plus rien à foutre de rien"- valable chez l'adolescent, du reste, comme bien d'autres impulsions récalcitrantes, sans concession, "rien à perdre", "plus rien à perdre", "Je m'en fous", "laissez moi tranquille, désormais". L'adolescence et la vieillesse, deux forces, deux rebellions jumelles, nourris d'angoisses (les responsabilités, le devoir, la tempérance pour l'un; la mort, la mémoire, la dignité pour l'autre) mêlées d'un profond désespoir, bien sûr... Voilà le genre de réponses cabotines- domaine de la théorie, à éviter!- que je balançais crânement, à la chaîne. 

Il y a pourtant plus simple, plus "instinctif", comme toujours. La nostalgie. Le truc des vieux. Je l'ai. Ou je l'avais. Et puis cette aristocratie, ce langage désuet, désuet mais très moderne par éclair, soudain furieusement grossier- qu'on retrouve chez ceux d'avant. Et qui flattait ma plume, en plus de tout le reste. 
ça commence avec Paul Léautaud. Editeur-romancier- critique dramatique- et surtout personnage du siècle dernier. A l'automne de sa vie- Dieu qu'il était vieux!-, la radio diffusion française propose à l'odieux génial une série d'entretiens avec le courtois (et brillant) Léo Mallais, idéal dans le rôle du candide servant la soupe au vieil Alceste vitupérant ses vacheries d'une voix inimitable (l'absence sonore de la moindre dentition lui ajoute un charme étrange). Quelques 6 heures de bandes que j'ai dû écouter 20 fois. 
Tous les sujets sont abordés, de l'intime (les femmes, léautaud le misogyne, les rabaissant toujours, n'y renonçant jamais, et ne pensant qu'à ça), la famille (le cadavre de son père observé- prétend-il- sans la moindre émotion (mot qu'il déteste), de façon clinique), et ses camarades des Lettres - Guitry, Gourmond, shwob, Courteline, Gide, Appolinaire et tant d'autres-, son mépris pour Racine ("y a pas de vie là-dedans, c'est joli, joli, si joli... Pffuu... NON!"), son amour pour Molière, son dégoût viscéral pour les oeuvres dites d'imagination, son hermétisme à l'égard du progrès (écouter le récit détaillé qu'il fait de son écriture à la plume d'oie, à la bougie, dans une mansarde, vêtu d'un haillon et entouré d'un bataillon de chat recueillis dans les rues de Paris). 
Et puis ces coups de canne, cette façon de dire "mais non, mais non, mais non... " Lorsque Mallet lui parle de ses sentiments ("vous n'êtes qu'un roméo, vous, bon pour hululer au clair de lune... "sentiment' : décidément, vous n'avez que ça à la bouche..."), ou de son talent, ou même de son goût pour la vie. Merveilleux, hilarant numéro de mauvaise foi. Pudeur proverbiale. Le barbon molièresque, le faux misanthrope - secrètement brisé par le désamour d'une femme- ne cherchons pas: c'est lui. Sans même réfléchir à la signification d'une telle inclination (je l'écoutais surtout en période dépressive, en boucle, la nuit le jour, comme un médicament), voilà pourquoi les Vieux dans mon petit théâtre. 
Avant tout, un genre, donc, 
un ton, une voix. 
L'envie de hurler "Certes!" en courbant le dos, de froncer les sourcils pendant l'énoncé de la question, comme pour dire "ce que vous pouvez être vivant, sottement sociable, sottement vivant, mon jeune ami". La forme, c'est le fond, on dit toujours, tout ça. 
J'ai adoré cette forme, je ne savais même pas pourquoi. 
Pas eu de grand-père, pas eu de grand-mère, allez savoir...
Fatigué, moi-même, depuis tout petit. A la retraite, dans ma tête, vers 17 ans, pour ne replonger qu'à 25 dans le bruit de la vie. 
Lorsque j'écris une pièce, je ne me vis pas tout de suite comme un "Auteur", mais plutôt un acteur jouant ses propres personnages, les écoutant se raconter au fil d'une improvisations à 2, 3 ou 4 têtes. J'ai donc commencé à écrire en couchant sur le papier mon interprétation d'un genre de Léautaud. 
Et puis on met du "soi" là-dedans. forcément. 
Reste à croiser les doigts pour qu'un propos prenne forme.    
"Mais non, mais non...!!!"

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