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mercredi 1 avril 2009

"Que ça ne sente pas le papier, jamais, Ô grand jamais..."



Le mot d'esprit qui ne s'entend pas. 
Qui se faufile, pépère tranquille, entre 2 soupirs, 2 "ouais" et un "ah bon". 
Réalisme poétique, on dit, il y a des gens très bien qui collent des mots sur tout ça. Et qui installeront Dabadie sur le genou gauche de Prévert et le droit de Jeanson. En tout cas, l'écriture cinéma, l'écriture à la fois parlée et "littéraire", qui ne doit pas faire grincer l'illusion du réel tout en chatouillant discrètement l'oreille du spectateur, il l'a bien servie, celui-là. Styliser le Vrai. Ne pas évincer la chose écrite des plateaux de cinéma, au profit de l'impro pure et si dure. Même si- de Pialat à Bauvois en passant par Cassavetes- force est de constater cette violente évidence qui me glace un poumon : de très grands cinémas se sont passés du dialoguiste. Allègrement, et sans mouchoirs au sortir du tournage. Beauvois lui-même me racontait: à la base de séquences finalement bouleversantes, une trame, un canevas, l'idée, le sentiments, l'enjeu soufflé à l'oreille des acteurs. Et puis à eux de jouer, maîtres bienheureux de leur partition. Qui s'en plaindrait? Besnehard s'emportant génialement contre la Bonnaire d'à nos amours, a t'il manqué d'un Dabadie pour parfaire l'expression de sa gênante colère? Point du tout. Et Gena Rowlands délirant devant le Zinc d'une femme sous influence, ne s'est-elle pas débrouillée comme une reine, sans crayon, sans gomme ni la moindre réflexion sur la "musicalité des répliques"? Si. 
Et pourtant... Même au cinéma, même là, l'exploit d'un acteur parvenant- sans froisser une virgule- à recracher le joli griffonnage d'un auteur suffisamment scrupuleux pour ne pas lui coincer dans la gorge l'odeur du papier, n'est-ce pas magnifique? Si. Aussi. 
La structure d'un dialogue, fut-il apparemment trivial, plongé tout entier dans l'encre du quotidien, peut tout changer. Tout. Un seul "Non", à la fin, un seul "je sais pas... si, je sais très bien", peuvent résonner durablement, et même justifier une attention nouvelle, un plaisir supplémentaire. Supplément d'âme, supplément littéraire. 
Les répliques - si naturelles- de Montand s'emportant à l'usine, ou ses 3 mots quand il se réveille sur le canapé de Stéphane Audran, m'est avis qu'ils eurent été moins précieux, porteurs de moins de sens, si Montand avait pu les tricoter lui-même. 

Dabadie. 
L'auteur des cartes postales "érotico-surréalistes" qui ont enchanté mon enfance. 
Le type très élégant, dans le salon de Vaucresson,  qui rit lui-même aux larmes - mais pas tout seul- en lisant - à sa façon, très bonne- les textes qu'il propose à son vieux compagnon. 
La personne au bout du fil qui fait pleurer toute la famille, et ils se refilent le combiné comme on se passe une ligne de coke, et j'ai 10 ans et je me dis "c'est qui?", "Je n'entend rien, pourquoi tout le monde se marre?".   
C'est plus tard que le marrant dans la cuisine m'apparaîtra - étrange révélation dans la tête d'un marmot aux idées rectangulaires- comme l'auteur des Choses de la vie, Vincent, François, Paul et tous les autres, 
tous les autres...

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