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mercredi 1 avril 2009

Théâtre: Eva (Extrait 1)


Acte 1 Scène 1

Un grand lit d'hôpital, au centre d'un plateau presque vide.
Eva, superbe, pâle et faible, est dans son lit. 
Pierre, son mari, reste debout, à son chevet. Très timide, et très ému. 
Elle regarde au loin, et sourit soudain, à la fois grave et enfantine.

EVA: Ce n'est pas désagréable...

PIERRE: C'est vrai? 

EVA (ne le regardant pas, comme dans une bulle): ... Ce que je ressens, là. Ils ont mis le paquet, nos petits camarades. Je ne sais pas ce qu'ils ont glissé dans mon tuyau, mais c'est un cadeau d'adieu qui me va... droit au coeur. 

PIERRE (tout bas, très doux): En effet, ma chérie. Tu as souffert toute la nuit, je ne l'accepte plus. 

EVA (légère, comme ivre): Je pense... Qu'il faudrait d'abord dire aux jeunes... que la drogue est un plaisir. Que c'est bien ça le problème.  Travailler sur la base que c'est parfois mieux que la vie. Délicieux: ce que je ressens, là... Délicieux. Il faut relire Opium de Cocteau, des passages admirables- pas tout mais tout de même. (très calme, les yeux dans le vide) J'aurais dû te lire ça, Virginie, au lieu de te foutre ma main dans la gueule quand je t'ai surprise en train de tirer sur un joint. Je t'ai fait mal, mon coeur? 

PIERRE (doux, paternel): Virginie n'est pas là, ma chérie. Elle est descendue grignoter quelque chose. Tu la vois? 

EVA: Ils ont mis le paquet. 

PIERRE (souriant tendrement): Et moi, là, tu me vois comment? 

EVA (sans même le regarder): Beau. Je vais marcher. 

PIERRE: tu n'as pas le droit. 

EVA (se levant): J'ai tous les droits. 

PIERRE: C'est très dangereux. 

EVA (faisant quelques pas, fébrile et aérienne): Si je m'endors c'est très dangereux, si je me lève c'est très dangereux. Autant mourir debout: claque dans le mouvement, ma grande ! (s'immobilisant, comme prise de vertige, amusée) Houla... 

PIERRE (l'accompagnant, inquiet) : Eva... 

EVA (d'une voix douce): Chuuutt... C'est très bon... (marchant un peu) Je... flotte... (elle esquisse des gestes assez gracieux dans le vide, comme en apesanteur) Tu vois qu'on peut voler, je te l'ai toujours dit... Il y a 27 ans, quand je t'ai récupéré, tu étais à peu près dans cet état-là: Le regard... hagard. (plissant les yeux pour observer une forme devant elle, et articulant, tout bas) Qu'est-ce-que-c'est-que-cette-rivière ? 

PIERRE (doux, amusé): Tu vois une rivière ? 

EVA: Plus maintenant, là je vois un petit animal... avec une tête de prof de maths... un chieur. 

PIERRE (amusé): Ah oui? 

EVA (s'adressant à la "chose", amicale): Petit rongeur... viens là... (à son mari, sans vraiment le voir) Et viens là, toi aussi. (Pierre s'approche. Elle passe une main fébrile dans les cheveux de son mari) Tu perds tes cheveux.

PIERRE (souriant): Oui.

EVA: Je les ai mangés pendant que tu dormais. 

PIERRE (la raccompagnant vers le lit): Allez, va t'allonger...

EVA (sur le chemin): Venez, petits rongeurs... Montrez-moi vos dents...

PIERRE: mais tu n'aimes pas les animaux...

EVA: Je les aimerai... (levant gracieusement une main) ... là-haut.  

PIERRE: Alors tu crois qu'il y a ...?

EVA (ayant repris place dans le lit): Je crois... à la morphine ! Je CROIS... à la neurobiologie ! (soudain plus bas, plus grave) Pierre ? 

PIERRE: Oui ? 

EVA (calme): Je vais m'endormir pour ne plus me réveiller ? 

PIERRE (gêné): ça te pose un problème?

EVA (après un temps): Oui, tout de même. (alors qu'il la borde, sur un ton professoral) Mon chéri, il faudrait que tu profites de cet instant pour me dire des choses d'une très grande intensité, n'est-ce pas ? Qu'en quelques mots, tu résumes notre histoire, notre amitié et notre amour, en quelques mots, simples et FATALS... (levant la tête vers lui, pour la première fois) Tu as préparé quelque chose? 

PIERRE (mal): Heu...

EVA (éclatant de rire): Je m'amuse, mon amour, je m'amuse... Ce n'est pas de très bon goût, mais ils ont mis le paquet. Je sais que je t'aime, mais c'est un peu abstrait, là, tout d'un coup. Je crois que je vais mourir vide... et superficielle ! Je vais mourir DEBILE. Satisfaite. (et rajoutant, un sourire dans l'oeil) pour... RIEN.

PIERRE: C'est bien. 

EVA: Je ne sais pas. C'est un peu trop, tout ça, pour moi. Donne-moi la main. (Il la lui donne) Je ne sais vraiment plus rien. 

PIERRE: (Inquiet) Eva...

EVA: Eteins.

PIERRE (mal): Eva...

EVA (tendre, et définitive): Eteins. 

Noir. 

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