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samedi 15 août 2009

Une petite fille en pleurs (éditions Flammarion)

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Ne bouge pas, je lui ai dit. On va se casser la gueule, le sol est humide, je ne sais même pas pourquoi, ce soir il n'a pas plu, ou alors pendant le dîner et on a rien vu, recroquevillés sur nous-même qu'on était: dehors une averse, et dedans notre orage. 
La moto a tourné à gauche, pris les quais, elle est passée rive droite, comme si je ne tenais pas le guidon. Une conduite assez souple, des virages très harmonieux pour un type qui dans son dos subit une femme ivre et furieuse qu'une chute mortelle ne semble pas inquiéter outre mesure. 
On va tomber, j'ai répété, alors qu'elle me pinçait le bras. 
Je m'en fous, elle a dit. 
Au moins c'était clair. Passion folle et jeune, à laquelle elle confiait- pour l'instant- l'ensemble de sa vie. La pluie s'est mise à nous arroser, la pluie visible cette fois, audible, pour de bon. Je me suis retourné pour observer le visage adorable de ma poupée en colère: son rimel qui, une demi heure plus tôt, coulait déjà dans la file du vestiaire se faisait désormais nettoyer par les trombes d'eau que la vitesse rendait méchantes. Mais la belle ne désarmait pas, gardant ses petits yeux grands ouverts afin qu'ils m'envoient ses regards tour à tour sévères et implorants. Ils me disaient, Elle souffre, ils me disaient, Elle te déteste, ils me disaient, Tu fais le con. 
Elle était entrée dans ma vie quelques mois plus tôt, 5 ou 6- elle l'aurait dit précisément. D'un geste gracieux, Elle m'avait ramassé dans le caniveau d'un divorce, m'avait rendu la vie douce comme personne avant elle, me remettant sur pieds, au travail, au plaisir, à l'eau minérale. Mais très vite, alors que j'accédais enfin à la sérénité, quelque chose m'avait manqué, et mes sourires de vieux cabots s'étaient dispersés sur d'autres corps que le sien. Bien qu'elle soit d'une beauté que beaucoup jalousaient, commentaient, photographiaient, je ne la touchais plus. C'est ça qui la faisait souffrir. Plus encore que ce qui venait de se passer au restaurant, quelques heures plus tôt, quand elle m'avait surpris en train de m'épancher dans l'oreille de mon ex-femme, rencontrée par hasard. 
Cette dernière m'avait dit, Il est joli ton nouveau jouet! 
C'est une personne brillante, Chloé. 
La chinoise? 
Elle est à moitié coréenne. 
C'est ce que je dis. Au moins là t'es tranquille: elle ne te demandera pas de lui faire un enfant: elle vient à peine d'avoir ses règles. 
Jamais propos aussi vulgaires et immatures n'auraient franchi les lèvres de cette jeune femme qu'elle balayait de son mépris. Mais mon indignation céda bientôt la place au plaisir orgueilleux de susciter tant d'amertume chez celle qui, un an plus tôt, m'avait claqué la porte au nez. 
Nous partagions désormais un fou rire quand la petite surgit, nous jetant un regard noir vieux d'un million d'années. 
Attrape-moi, me dit-elle pour tout reproche, attrape-moi là, dans les toilettes. Je la pris par la main, porte bouclée, jupe relevée, long baiser, oreille tendue vers sa langue, ses mains sous ma chemise, son regard brûlant, son petit nez parfait, ses lèvres délicates et luisantes, ses hanches aussi larges qu'étaient fines ses chevilles finissant dans des talons très aiguilles. Mais rien. Un peu, puis plus. Rien. Reboutonnage penaud. Et là, en sortant refusée, elle m'a vraiment haï, le tilt avant le déballage, tout est venu chasser ce silence admirable qu'elle avait jusqu'ici gardé sur mes nombreux écarts- ridicules à mon âge- et sur mon rapport trouble avec Chloé, mon ex-femme. 
Elle est montée au bar, me laissant reniflé le décor de mon impuissance à tout. Je me suis observé dans la glace. Pauvre type, me suis-je dit, tes bientôt 45 ans, ton ventre gonflé à la bière, tes cheveux blonds grisonnants, cette barbe de 12 jours qui te donne l'air d'un vieux marin sans permis bateau. Regarde-toi, il y a 10 ans quelques âmes charitables ou myopes t'auraient comparaient au Redford de "Nos plus belles années", et ce soir tu penches plutôt du côté de Nick Nolte dans "New York stories". Regarde-toi d'abord, et regarde-la ensuite: elle n'a pas 24 ans, la plus belle eurasienne de Paris, tes amis bavent sur son passage quand elle rapporte discrètement une bouteille de Bordeaux, un dessert, un livre dont tu parles, un objet dont tu parles, une toile que tu as terminé, et ils se disent "comment fait-il?", et ils s'agacent "Quelle chance il a!", et personne ne se doute que tu n'es même pas foutu de la désirer par le corps, de lui proposer ce que d'autres refuseraient. J'ai passé un peu d'eau sur mes cheveux trop longs, raides comme la maladie, et je l'ai rejoins au bar. Silencieuse et méthodique, le buste parfaitement perpendiculaire au zinc, elle s'était enfilé 4 ou 5 margarita de suite. Une machine. 
Je suis désolé, j'ai dit. 
Je suis trop jeune pour ça, elle a dit, d'une voix douce. 
Tu as raison, j'ai dit. 
Je t'aime trop pour te montrer le visage d'une fille frustrée, jalouse, amère, je ne veux pas être ça pour toi. 
J'ai dit, Je comprend. 
Evidemment je comprenais. Je le savais depuis longtemps, que cet instant nous tomberait sur le coin de la gueule comme un rideau de théâtre. 
Je t'aime tellement, J'ai ajouté. 
Je sais, elle a dit. Moi aussi, elle a dit. Tellement. 
C'est là qu'elle s'est mise à pleurer. Puis, pudique jusqu'au bruit sourd de son reniflement, elle s'est dirigée vers le vestiaire, la démarche un peu saoule, sa droiture asiatique contrariée par la Téquila. J'ai vu son Rimel couler le long de son profil. Elle avait les yeux baissés, son ticket à la main, celui de nos menteaux et de nos casques de moto, elle devait se dire "C'est si bête, c'est trop injuste: Je lui ai donné tout ce que je pouvais en réserve, je l'aime comme je ne me savais pas capable d'aimer, plus qu'il ne l'a jamais été, ou du moins mieux que les précédentes, enfin il était bien, je me suis effacée devant ses excès de colère, son égo blessé, je l'ai encouragé à peindre, taxi jaune, les oreilles douce du chien, à peindre plus et mieux, j'ai été la mieux, un coup mère, un coup fille, pute et soeur: la Mieux. C'est lui que je voulais et je suis celle qu'il attendait, pourtant c'est terminé, salade périgourdine, crème anti-poches, c'est en train de se finir, là, ça y est, je vais récupérer nos affaires, monter sur sa moto- celle sur laquelle on a tant rit, les premiers mois, à arpenter les berges de seine en long en large et à l'envers, bal africains, slow rétro, chaise longue proche concorde, faux New york à Paris, peniche face île st Louis- et puis il va me déposer comme un sac devant chez moi, ne sachant trop quoi dire... Au revoir et Merci, on s'est bien amusés." 
Je pouvais murmurer ce que je pensais qu'elle pensait, et ça me révoltait. 
En montant sur la moto, alors que je découvrais le bitume inondé, j'ai décidé de tout faire pour retarder la mort. Je me suis dit, Tu adores cette gamine, recharge de mobile sous rideaux de velours, vous êtes si bien ensemble, bien sûr il va bientôt falloir que ça s'arrête, tu lui souhaites autre chose que ta vieille carcasse de vieux presque beau au coeur et à la queue cyclotymiques, mais profites-en encore, termine-vous bien, ou recommence-vous, trouve quelque chose, ne la quitte pas là dessus, ton ex dans le couloir des chiottes, cette baise avortée, ce regard éteint: bouge et invente. J'ai refermé mon col, et j'ai accéléré. 
C'est là qu'elle a pensé que je voulais la raccompagner plus vite pour m'en débarrasser. C'est là qu'elle s'est mise à enfoncer dans mes épaules ses petits poings serrés. 

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A quel moment m'est apparu l'idée d'une telle destination? On roulait sur les quais, ces quais tant aimés. Elle s'est dit, Cet espèce de bâtard emploie toute sa perversité à me mettre une dernière fois le museau dans nos plus doux souvenirs et elle a crié, Ramène-moi chez moi! 
J'ai répondu, Tu vas faire quoi? 
Je vais dormir, pendant des mois, je vais bouffer, je vais devenir énorme, plus rien à foutre. 
Sur ces mots, j'ai entrepris l'autoroute, baissé la visière de mon casque, largement dépassé la vitesse autorisée et par bonheur ça l'a plongé dans un silence dubitatif. Une sorte de trêve. La flotte frappait nos peaux glacés. Je fonçais au pif. peut-être me suis-je dit, Cette petite fille en colère, où l'amener? Où la faire taire? Quel endroit précis la maintiendrait éveillée, éveillée mais loin de la suite, loin de l'idée même de notre avenir condamné?  Ou?! Si ce n'est dans le temple du divertissement? Je voulais la voir sourire, plus encore: l'entendre balancer son rire gêné de souris déguisée en chat. L'alcool ou la drogue ne pouvait qu'accentuer son désarroi, sa rancune. Et moi je voulais retrouver la petite créature innocente et joyeuse: celle qui me rencontre et ne me connaît pas, celle qui n'est pas encore passée par moi. 
Il était 3h45 quand je me suis demandé si Disneyland Paris allait ouvrir ses grilles à un barbu bedonnant flanqué d'une gamine ivre au désespoir perché sur des 12. 
Elle a mis 45 min avant de me demander, Où on va? Silence, la tête dans le guidon, je redoutais sa déception. Pas un mot, non, il me fallait la convaincre par l'image, le château de la belle au bois dormant dans sa face, les 7 nains plein ses mirettes, Peter Pan et toute la clique, avale ça, oublie-moi, oublie-nous, et rappelle-toi.  
En franchissant les portes du Disneyland Hotel, je lui ai dit, Tiens-toi droite. Elle a fait un effort. C'était bon signe. 

Il vous reste une chambre? 
Oui monsieur...
J'ai acheté l'indulgence de ce jeune réceptionniste- et à travers lui celle du mon entier, pensais-je- en demandant la meilleure chambre. Une petite fortune.
Ma jeune complice aux joues tachées par le rimel me concéda un sourire enfantin. Non pas qu'elle fut impressionnée par la dépense (elle m'avait aimé dans un dénuement anxiogène), mais mon improvisation nocturne l'interpellait enfin. 
-Voilà la clé de votre suite, monsieur...
Je lui devais bien ça. C'est elle qui m'avait fait découvrir toutes les choses de son âge: internet, photoshop, powerpoint, Facebook, les blogs, avec un sens inné de la pédagogie. Tout ça avait déclenché dans ma carrière une révolution aussi bien lucrative qu'artistique. A ce moment-là, bien que bénéficiant encore d'une belle réputation, je tournais en fauve dans mon atelier, repoussant mois après mois la date de mon prochain vernissage. Les pinceaux, les tubes, les toiles, les rendez-vous, les chevalets et moi: Fâchés. Et soudain, le virage! Je n'oublierais jamais ce bonheur partagé lorsqu'elle débarque un matin avec tout ce matos- dont j'avais mille fois entendu parlé, mais qui me paraissait aussi praticable qu'un dialecte barbare- dans ses petits bras. Je lui confie un chèque en blanc, la voilà de retour avec deux ordinateurs, des stylets, un scanner, une palette graphique et divers accessoires. Il lui avait fallu moins de 20 minutes pour tout installer, (elle démêlait les câbles comme une charmeuse de serpents) et son cours particulier - qui dura toute la nuit- restera pour toujours un souvenir jubilatoire. Je l'écoutais et la regardais avec les yeux ronds d'un élève amoureux. Ce fut plus merveilleux que si elle m'avait offert une croisière autour de la Corse, ou une aston martin: Elle venait de m'offrir un nouvel atelier et un nouveau langage qui, cerise sur le gâteau, s'accorderait pile poil avec ma nature misanthrope en me permettant de fabriquer mes bêtises et de les présenter au "monde" sans sortir un poil de nez de ma sombre tanière. Très vite, les contrats se mirent à pleuvoir: Illustration d'album, affiche de théâtre, collages, reproductions, variations sur des photos numériques. Je n'arrêtais plus. J'avais 20 ans dans la tête et les doigts, porté par une femme du même âge, mon bureau près du large plumard, des écrans tout autour, des films idiots téléchargés entre deux croquis, elle bayant dans mes livres de vieux, moi souriant dans ses B.D de midinette: Un délice.   

C'est en entrant dans la suite au couleurs roses et jaunes, puis en découvrant par la fenêtre l'immense Mickey floral qui tapissait l'entrée de l'hôtel que j'ai cru perçevoir la logique de notre étrange présence ici: Depuis le début de notre histoire, nous vivions dans un dessin animé! Après le revisionnage des classiques Disney, elle m'avait fait découvrir- un régal!- son présent à elle: je bavais d'enthousiasme devant les "âges de glace", "Wall-E", et autre Némo. Elle-même, par ses origines et plus encore par ses tenues fantaisistes, semblait surgir d'un Manga. 
Un soir elle m'avait dit, Je porte du "sexy chic, avec du rire dedans". 
Et, sur elle, en effet, le vernis orange de ses ongles de pieds maintenus par un escarpin vert pomme me semblait du meilleur goût. 
Quelques mois plus tard, désormais en sursis, notre couple bizarre traîne sans bagage dans une suite américaine à Paris. 
Elle s'est laissée tomber sur le lit. Craignant une discussion de fond, ou un nouveau fiasco sexuel, j'ai plongé dans la baignoire d'une salle de bain plus grande qu'un club de sport. Une demi-heure plus tard, elle dormait avec le guide des attractions ouvert, sur son coeur, à la page "Pirates des Caraïbes" (dont elle m'avait emmené voir le dernier Opus, parmi une ribambelle de gosses galvanisés par Johnny Depp). Je l'ai déshabillé avec soin, j'ai réglé la clim (nous avions en commun le goût des ambiances Frigidaire), et je me suis glissé contre elle. Ma poupée, chez Disney, trop triste pour le dire, mais ravie d'être là. J'ai allumé une clope, et elle s'est retournée. J'ai regardé ses fesses. Merveille. La position de ses jambes. Merveille. Et mes gestes interdits. Pauvre type. Peur de tout. Incapable. Ta femme t'a quitté parce que tu n'étais pas foutu de trouver le courage de lui faire un enfant. Peur d'être adulte. Les papiers, les horaires, l'argent, les vacances: Mal au ventre. Et maintenant qu'on te propose une vie légère, sans autre responsabilité que celle de ton propre plaisir, auprès d'une innocente qui te donne tout et te demande le minimum: incapable, à nouveau. Elle va te quitté, elle aussi. J'ai regardé le guide Disney, et me suis demandé: Avec cette gueule de bois qui l'attendait tapie dans l'ombre, dans quel humeur exacte se réveillerait-elle demain? Allions-nous devoir abandonner mon délire artificiel et remonter sur la moto? Sur quoi déboucherait le stratagème que j'avais gribouillé à la hâte pour nous prolonger un peu: sur un feu d'artifice comme à la fin de Cendrillon, ou sur le bruit glauque d'un pétard mouillé? 

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Quand j'ai ouvert les yeux, un mot: Je suis en bas, il y a tout ce que tu aimes, thé vanille, laid chaud, brioche aux raisins, la piscine est immense, avec Hamam mixte, appelle sur le portable, Ps: c'est drôle." On a joué dans l'eau pendant une plombe, elle se lavait l'intérieur du corps, les yeux à peine gonflés par la téquila. 
Je nous revois prenant place dans l'engin de Space Mountain. Je déteste ça. Mal au coeur en voiture, Vogalib en intra veineuse, mal de mer en bateau, alors cet machine de mort! Si j'avais bu le quart de ce qu'elle s'était infligé la veille, mes vomissements auraient gâché la fête de plusieurs familles. Mais différence d'âge et de nature oblige, son corps encaisse la totale, elle n'a peur de rien, confiance en la technique, émotion pure, brutale, elle en redemande. Génération "même pas mal! Encore!"
Je n'ai pu m'empêcher de noter le symbole facétieux que représentait notre couple enchaînant 3 tours de montagnes russes tout en étant par ailleurs bien en peine de faire l'amour tout simplement, à l'horizontal. "ça monte, ça monte... c'est bon...", elle a dit. J'avais honte. 
Je lui remplissais la tête d'autre chose que de nous, à peine mon estomac avait-il digéré un manège que je courrais vers le suivant. J'ai pensé à ces pères qui gavent leurs enfants de cadeaux pour chasser les reproches qu'ils se font: J'ai quitté ta maman? Partons skier à Val D'Isère! Je ne suis jamais là le week-end? Regarde un peu la nouvelle console qui te sourit au fond du sac! Va jouer plus loin, sourie, reste-là, ne me fais pas d'histoire, dis-moi qu'on est heureux, que j'ai raison, que tout va bien se passer, et s'il le faut, commande ces doubles-frofitelolles aux Nutella, mange et sourie!
Elle ne connaissait pas Indiana Jones. La fossette d'Harrison Ford, son chapeau mou et son lasceau ? Rien. La musique de John Williams que j'admire presque autant que Mozart? Pas un frisson. Comme je suis vieux. Pas marié, pas d'enfant, même pas propriétaire de mon appartement, esseulé dans mes références d'enfant. On passe. Et on entame "It's a small World", une parade de petites poupées chantantes représentant chaque continent. Sourire et bonne humeur mécanisés. Ma demi-coréenne jette un regard distant sur ces petites créatures qui me rappellent ses gamines que la propagande nord-coréenne oblige à chanter "Notre Tyran est Dieu, Dieu est notre tyran"... Ma remarque politique, qui concernait pourtant une partie de sa famille, lui est passé au dessus des nattes. L'état de la "société" lui importe peu. Je le sais depuis le début. Elle assume. "La société? ça veut dire quoi?" On est loin des débats éreintants initiés par Chloé, mon ex-femme, dés le petit déjeuner. D'ailleurs mon travail, depuis que l'une avait remplacé l'autre, avaient gagné en sensibilité et en humour ce qu'il avait perdu en allusions politiques et sociales. Je ne m'en plaignais pas, ayant toujours eu le sentiment de forcer un peu ma fibre civique. Et puis c'était inévitable: Certains artistes parlent au "Monde", moi je me contente de bavarder avec celle qui vit chez moi. C'est mon public, mon monde, peut-être rejoint-il parfois le Monde. 
Alors qu'on sortait d'un manoir hanté, elle m'a dit, ça t'a fait quoi de la revoir? 
Hier soir? 
Oui, elle était très belle. 
C'est une belle femme. 
Vous auriez de beaux enfants...
Arrête. 
Je le pense. 
Je ne veux pas d'enfant avec elle. 
Tu peux, maintenant. ça marche bien pour toi, tu es plus équilibré. 
ça n'a rien à voir. 
Si. Je ne pense pas que ce soit elle, le problème, c'était le reste. Il n'y a plus de problème. 
C'est plus compliqué, ma chérie. 
Je ne pense pas. Pas pour toi. Tu as tort de croire ça. 
On va voir Peter Pan? 
Tu faisais l'amour avec elle? 
Ecoutes...
A la fin, je veux dire, tu faisais encore l'amour? 
J'ai pas envie de parler de ça.
Oui, tu faisais l'amour. Elle te faisait peur, elle t'énervait, mais je sais que vous baisiez bien, tous les deux. 
Tu sais tout, toi? 
Non, pas tout. 
Elle s'est dirigé vers un glacier, ne boule à la fraise, une autre au melon. 
Tu veux goûter? 
J'ai dit oui. 22 ans, elle avait. Humble et affirmative tour à tour. Je me suis dit, c'est tout ce que j'aime. Comme femme, et comme fille. Rieuse, grave, légère, profonde, tout ça. Je veux ça. 
Oui tu voudrais ça, elle a dit, mais tu ne veux pas ça. Allons voir Peter Pan. Tu crois que c'est toi Peter Pan. L'éternel gamin, C'est ça? Je n'ai rien dit. En jetant sa glace elle a dit, Moi je crois que tu es un Monsieur, maintenant. Un beau Monsieur. 
De toute évidence, elle en savait plus long que moi, et on a applaudit en silence les marionnettes de pirates des caraïbes. Après ça, j'ai voulu boire un café, elle a disparu, j'ai reçu un texto de Chloé, j'ai répondu à Chloé, il y a eu comme ça quatre ou cinq échanges d'affilé. Elle est revenue avec un sac plein de gadgets, de T-shirt et une casquette qui lui allait très mal et dans laquelle elle avait dissimulé ses longue et soyeuse chevelure noire.  
Tu es sûre de cette casquette? 
Oui, elle me plaît. 
ça m'a surpris. Elle n'a pas quitté cette atroce casquette blanche jusqu'au soir. Cette discrétion qui faisait son charme avait viré au mutisme. Elle qui semblait toujours taire une pensée considérée comme facultative n'avait soudain simplement rien à dire. Pluto, Donald et les autres suaient dans leur costume en dansant autour de nous, la gamine regardait le bout de ses pieds nus (elle avait balancé dans son sac ses inséparables talons hauts). Je me baladais donc dans le parc, le long du lac Disney, à côté d'un machin franco-asiatique mi femme mi enfant mi fille mi garçon mi figue mi raisin. 

Le jour finissait. Comme elle semblait prête pour une nuit supplémentaire, nous avons visité les autres hôtels. Le New Port Bay Club, avec sa parodie de style nouvelle angleterre des années 20, m'embarquait agréablement du côté de Scoot et Zelda Fitzgerald, mais elle se jeta sur les poneys de l'hôtel Cheyenne, avec son ambiance Wester Far west et son saloon pour gamins. Une heure, je l'ai regardé tripoter les mini chevaux. "Qu'il est mignon", elle a dit. 20 fois. Mon impatience rebondissait sur elle sans l'érafler. Je suis monté siester et travailler un peu. En ouvrant les yeux, je l'ai découvert sur la moquette de la chambre, dans un large et vilain T-Shirt jaune, les pieds nus et étrangement sales, la chevelure toujours prise en otage par la casquette blanche, en train de jouer avec des stylos de couleurs. Elle m'a dit, On va dîner? J'ai dit, On se prépare? Elle a répondu, Vas-y, moi je suis prête. 
A table, elle a commandé 2 plats plus gras l'un que l'autre. Une vraie petite américaine, dénuée de toute conversation. Ses joues s'arrondissaient, ses pieds s'aplatissaient dans des tongs Mickey à vous couper l'appétit. Son dessert à peine considéré, elle a dit, J'ai plus faim, comme le fond les sales mômes, en croisant leur bras devant l'assiette, les yeux baissés, tout ça. Elle a baillé. J'ai dit, Ta main devant la bouche. Elle a soupiré. Soudaine envie de pisser. Aux toilettes, texto de Chloé, réponse à Chloé, sourire à sa réponse, re-sourire, mal au coeur, embarras. 
A mon retour, la gamine à la casquette avait quitté la table, je l'ai retrouvé dans le lit, baignant toujours dans son T-Shirt Canari. Elle serrait bêtement une peluche Mickey. Il ne manquait plus que le suçage de pouce.
J'ai éteint la lumière, ouvert le mini bar, sans bruit, pour ne pas la réveiller, et suis allé me fabriquer un whisky coca dans la salle de bains. A Paris, Chloé traînait dans un dîner d'affaires dont elle me décrivait le ridicule avec beaucoup de talent, et de méchanceté, comme à son habitude. Je lui manquais. 
Et toi que fais-tu, où es-tu? m'écrivait-elle. 
Je n'osais pas répondre. 
La chinoise? A-t-elle insister 2 textos plus tard. 
J'ai éteint mon portable (un vrai bijou conseillé par la Casquette quelques semaines plus tôt) et, légèrement ivre, je suis allé traîner dans la chambre obscure. Je m'ennuyais des pieds jusqu'à la tête, envie de rire ou de me battre. D'une traite j'ai bu un troisième verre et me suis emparé de la peluche Mickey. Dans la pénombre, la petite souris poilue me faisait l'effet comique d'une terrifiante créature. J'ai décidé d'allumer une lampe et j'ai placé Mickey juste devant les yeux clos de Casquette. Puis j'ai pris une voix caverneuse et là, planqué derrière la bête j'ai dit assez fort, Réveille-toi, ahrrrr, je vais te manger, vilaine! 
Casquette a sursauté en découvrant l'obscure Mickey collé contre son nez. Dans un réflexe de panique, elle l'a attrapé et balancé à l'autre bout de la pièce. 
-Papa! m'a t'elle dit en dit en se réfugiant dans mes bras. 
-Papa? ai-je dit dans un fou rire. 
-Papa Mort, a-t-elle murmuré, terrorisée. 
-Je t'ai fait peur, mon ange? Calme-toi, c'était pour rire. 
Mais elle tremblait encore. 
-Papa mort, a-t-elle répéter en me serrant contre son T-Shirt Jaune. 
Son père était mort d'un cancer du pancréas le jour de ses 6 ans. Mais elle était sur ce sujet, comme sur tout, d'une pudeur sans égal. Ce "Papa mort" qui m'était adressé me faisait froid dans le dos. Droguée par le sommeil, elle s'agrippait à moi, les yeux à demi clos, donnant l'impression d'un petit singe dans les bras de sa mère. 
Il est méchant, Mickey, dit-elle d'une voix aigue, une voix d'enfant que- par chance- je ne lui connaissais pas.
J'ai dit, Mais non c'était une mauvaise blague, ma chérie, rendors-toi, ou réveille-toi. 
Tout le monde est méchant, elle a dit d'un ton atrocement puéril. 
Ah bon? 
Tout le monde, elle a dit. 
Tu es bizarre ma chérie. 
Tu es qui, toi? a-t-elle demandé sans me regarder. 
Tu me demande qui je suis? 
Et elle s'est mise à rire d'un petit rire insupportable. Puis elle s'est redresser, a regardé autour d'elle avec un sourire ahuri, avant d'enfoncer sa tête dans l'oreiller, les fesse bombées vers le plafond, inaugurant la position grotesque d'une gamine de 8 ans. 
Je me suis éloigné. 

A quoi tu joues, j'ai dit. 
Je ne joue à rien, a t-elle répondu d'une voix assourdie par l'oreiller. Puis elle s'est levée. 
Elle a dit, Allez ça suffit, on y va. 
Où? 
ça suffit. Il faut que je rentre, maintenant. 
D'une voix sévère, elle avait subitement recouvert ses moyens, et n'en était que plus terrifiante. Elle a fait ses affaires en moins de temps qu'il m'en aurait fallu pour piger un dixième de la situation. Avant de partir, elle a balancé le T-Shirt Jaune- me laissant enfin apercevoir ses jolis seins d'adulte- elle a enfilé ses talons et balancé la casquette Blanche dans la salle de Bains. 
J'ai demandé, Tu ne les prends pas?
Non, mais toi prends-les si tu veux, offre-les à tes enfants. 

                              4

Il était 2h du matin. La moto filait droit sur Paris. Silence. C'est à peine si je la sentais dans mon dos. Ses bras enroulés autour de ma taille pesaient moins lourd que d'habitude. Ils ne disaient rien. Nous n'étions plus que deux impatiences coincées l'une avec l'autre. Pour moi l'impatience de comprendre, pour elle celle d'en finir. 
Le fait que je ne comprenne pas bien ce qui s'était passé ce dernier jour, ce dernier soir, nourrissait à coup sûr son besoin urgent de me voir disparaître. Elle n'était même plus en colère, en révolte ou en larmes: Rien. J'aurais pu toucher du doigt son mépris abyssal. J'étais un pauvre type parmi les pauvres types. Je la sentais se dire, Vite autre chose, vite mieux que ça, je suis jeune et belle, et brillante, et rare, il me faut vite chasser cette merde qui m'a fait perdre un temps précieux. 
Jamais je ne me suis senti aussi bête et encombrant que durant ce trajet. Même mes choix d'itinéraire m'exaspéraient à travers son silence. J'aurais dû prendre à gauche, me disais-je, je la retarde encore de quelques minutes. Je l'éloigne de sa vie. Je ne suis plus sa vie. Rougira t-elle un jour en se rappelant que j'en ai fait partie? 
La casquette blanche, les tongs Mickey, le T-Shirt Canari, cette gamine moins gamine que nous tous avait voulu jouer avec moi, moi et mes doutes, moi et le fantôme de Chloé. Ce qui n'avait pas été clair pour moi- et ne le serait sans doute jamais- aurait sans doute été limpide pour un homme aussi doué qu'elle. 
Dès notre première rencontre, j'avais décelé chez elle un talent- talent de vie- qu'il m'était difficile de décrire. Y étais-je vraiment sensible? L'aimais-je suffisamment pour le comprendre et y goûter pleinement? 
La question pleine de la réponse. 

Les quais de Seine s'approchaient. Notre moto les évita naturellement. Je me suis dit, Plus que quelques Kilomètres et nous seront devant chez elle. Comme je voudrais la revoir, la savoir, dans 5, 6 et 10 ans. 
Je savais d'avance qu'elle s'apprêtait à disparaître de ma vie aussi discrètement qu'elle y était entré. Pas du genre à profiter de nos récents amis communs pour se planter sur mon chemin. Pas du genre à réclamer telle paire de chaussette égarée dans mon placard. L'enfant sage et surdoué rejoindrait bientôt le ciel des souvenirs mélancoliques. Ceux qu'on respecte pour toujours et qui nous font pleurer. Qui garde à jamais leur mystère. Leur jeunesse. 
Devant chez elle, j'ai retiré mon casque. Même son sourire était pressé. Poli, gentil, mais pressé. 
J'ai quand même dit, On va se revoir? 
L'oeil malicieux, elle a dit, Un week-end sur 2? 
On a rit. 
Elle a dit, Pour m'emmener manger une glace? 
J'ai dit, Oh oui. 
Elle a dit, Fraise et Melon? 
Oui!
Elle a sourit en balançant un "Non" qui me remerciait d'avance de ne pas poursuivre cette conversation. 
Je l'ai regardé disparaître dans son petit immeuble. 
C'est là que je réalisé n'être jamais monté chez elle.
Un soir, au début de notre histoire, j'avais insisté pour voir à quoi ça ressemblait. 
C'est petit, c'est rien du tout, ce n'est pas moi, avait-elle dit. 
J'avais dit, Et alors? 
Et alors non. Je préfère que tu ne m'imagines pas en train de vivre là-dedans. 
Dis-toi plutôt que j'habite dans mes talons aiguilles. 
Une jupe vert pomme. Un rose à lèvre très brillant.
Sexy et chic, avec du rire dedans. 

             Fin

Editions Flammarion 2009

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  2. J'ai tout lu. Tout d'un coup comme ça, d'une traite. Et Bravo...
    Un flot de compliments entacherait la pudeur de ces mots et je ne vous importunerai pas en soulignant l'émotion que provoquent vos gesticulations télévisées suivi par la douceur saisissante à la lecture de ces textes.
    Il y a de la douleur, de la légèreté, de la distance, de la proximité, de la timidité, de la musique... Je crains de ne passer pour l'étudiante de vingt deux piges soudainement conquise par un monsieur bien lettré. La petite qui s'adonne à de joyeux compliments, toute émue d'un joli texte bien tourné. Tant pis, de toute façon c'est anonyme ! Alors oui, il y a quelques coquilles, une ou deux fautes par ci par là qui peuvent alerter l'œil assoiffé, et à l'or ?
    Je me plongerai demain dans Le voyage de Victor puis Promenade de santé, mais en attendant, Bravo.

    Une étudiante de vingt deux piges toute émue.

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  3. Très jolie histoire. Très émouvante. J'aime beaucoup tout simplement...

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  4. Bien mené ... mais l'orthographe (lasso, les infinitifs avec é ..., les participes pas toujours bien accordés ... ). Dommage, M. Bedos ... Nobody is perfect ! - Vous étiez tour à tour méchant, attendrissant, fragile, grande gueule ...la semaine dernière chez Ruquier ... En définitive surtout fragile ! C'est bien ! C'est humain ... Etienne. (efl@swing.be)

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  6. Le Laquelle des deux est La Le plus en pleurs ? Avez-vous lu Philippe Djian ! Préface pour "la Seine" appelle aux sens.

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