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lundi 24 mai 2010

(Paru dans l'Officiel de la model) Comment j’ai tué… Naomi Watts

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en premier amour de la grande actrice britannique.

Votre père qui êtes aux cieux…

Me voilà recroquevillé comme un clébard vexé dans le couloir de cette chambre qui m’a coûté la peau du cœur à l’hôtel Martinez. Mon premier festival de Cannes, celui où j’étais venu récupérer mon bien, et mon dernier festival, celui où ce soir tout le monde me recherche. La télé est allumée : On devrait annoncer la palme d’or- sera-ce mon ami Xavier Beauvois ou le poétique Poetry d’un asiate génial de plus ?- mais l’info qui gueule en boucle en figeant toute impatience cinéphilique, c’est la mort tragique de l’actrice britannique préférée des actrices françaises, cette blonde pas si ange révélé par un David Lynch moins brumeux que d’habitude, la poule à King Kong, la veuve de 21 grammes : Naomi Watts, deux fois présente sur les marches cette semaine, vient de dégringoler du grand escalier de sa vie, poignardée par un dingue.

C’est dans les années 80 que je l’ai croisée, c’est en Australie que je l’ai emballée. A l’époque je terminais un stage de Pygmalion en ambitionnant de devenir mari de star. Elle avait la mine blafarde d’une gosse avec qui le passé n’a pas été très sport. L’Angleterre de son enfance ? Adieu. L’harmonie familiale ? Ce sera pour une autre vie : Naomi n’a pas 4 ans quand ses parents se déchirent, et c’est à 10 ans qu’elle apprend que son père absent le sera définitivement, le bougre est mort sans un dernier baiser. C’est une vraie blonde. Elle me plait plus ou moins. A vrai dire, c’est sa copine Nicole Kidman que je branche en premier- son profil est parfait, ses jambes plus longues, il y a un feu dans son regard que Naomi a du provisoirement éteindre à coup de larmes. Mais par réalisme et impatience, je vais me contenter de la Watts, et apprendre à l’aimer. Sa mère la déménage souvent, au gré de ses élans superficiels pour des tocards du coin. Très vite, Naomi se fixe aux creux de mes bras. Je suis sa constance, et le reflet du père. La blonde est rigoureuse, pas du genre à prendre les cours dramatiques pour une cafeteria. Elle bûche et trébuche sur les classiques. Je la vois se goinfrer une dizaines de scènes par mois, toujours prête à essuyer les vannes de la prof. D’ailleurs, elle en redemande : insensible aux compliments, c’est la critique qui l’épanouit. Avec moi, la voilà bien tombée : Je suis dans ma période méchante. Comme j’ai peur de l’avenir de cette brillante comédienne, un avenir terrorisant pour l’amoureux transi, la promesse de mille amants sur pellicule, plus riches et beaux les uns que les autres, du coup je joue à fond la carte du « T’es une merde, il n’y a que moi qui puisse t’aimer, et te comprendre, remercie Dieu de me trouver tous les matins dans ton plumard. Franchement j’aurais pu succomber au charme empoisonné de ta copine Nicole, qui enchaîne les castings, et qu’Hollywood réclame bientôt ! Alors prends soin de moi, prends soin de moi comme de toi-même». Elle apprend dans nos disputes à pleurer sur commande, et c’est dans nos incessantes réconciliations qu’elle s'effondre sans effort. Je suis son prof de douleur, son coatch en chagrin, bref je la prépare comme personne au registre mélodramatique qui un jour la fera reine.

L’amant des années galère

J’ai du mérite, parce que ça traîne. On ne croule pas sous les invitations mondaines, ni les ronds de jambe de son banquier. La bouffe australienne, comparée à celle de ma France natale, est déjà dégueulable dans les cantines 4 étoiles, alors imaginez la grimace de mon ventre dans les troquets à 12 dollars. Nos têtes à têtes s’épuisent : Il n’y a que les médias pour nous faire croire que les actrices sont passionnantes. D’autant qu’elle puise son inspiration dans l’instinct plus que le cérébral : Jamais de débat passionnant sur le style de Shakespeare et sa prose visionnaire. Non, les auteurs, elle ne les lit que pour les jouer, l’ensemble lui échappe, seules ses répliques l’interpellent. Les années passent et nos amours trépassent. Pourtant je tiens ! J’ai misé sur l’Anglaise, recalé par l’australienne pur jus, je m’emmerde depuis 5 ans avec une blonde à la peau si blanche que ses pieds deviennent rouges sang dés qu’elle descend les poubelles, alors c’est pas le moment de flancher !

Seulement, je la préviens « va falloir penser à gagner de la caillasse, ma grande ! »

Elle pleure – comme d’habitude- en me disant au revoir à l’aéroport de Sidney. Direction : le Japon, l’Asie, tout ça. Ma Naomi va surjouer les top model, elle dont le physique moyen-moyen n’est même pas celui d’un mannequin. Pourtant, à coup de joli port de tête et de sourires gracieux, elle nous ramène un peu de blé. « Une expérience traumatisante » me dira- t-elle à propos de cette période podium- shooting. Rien de bien original, une fois de plus, ne sortait de sa bouche : Citez moi un mannequin qui ne crache pas dans le soupe de ce métier porte-manteau. Il n’y a que les vilaines adolescentes pour s’imaginer que c’est un job de rêve, ce job que- par bonheur- elle n’exerceront jamais.

Ensuite, Naomi va bosser dans un magazine de mode, de l’autre côté. Elle survie, je lâche prise : Quelques écarts qu’elle me pardonnent de moins en moins. D’autant que son amertume voit plusieurs causes sonner à sa porte : Après Nicole, voici Cate Blanchett- qui 5 ans plus tôt ressemblait à un sac- qui explose à son tour. Blanchett de plus en plus belle, je me ronge les ongles. Pourquoi ai-je donc hérité de la perdante des 3 blondes. 10 ans plus tôt, elle la ramenait presque, avec ses origines anglaises, cette petite supériorité dans le ton qui semble murmurer : « bande de bourrins, chez vous c’est jamais l’heure du thé ? »

Aujourd’hui, lueur d’espoir : elle tourne avec Sam Neil, dans la romance tiède « for love alone », dont le scénario m’était tombé des yeux. Rien à foutre, elle se lance dans ce bide avec l’arrogance des actrices vieillissantes et désespérées. Résultat : Pas un souffle de brise dans le voilier cabossé de sa carrière. En 1995, Je lui déconseille d’accepter Tank Girl, une daube de science-fiction adaptée d’une BD déjà foireuse, mais madame semble tout savoir mieux que moi. Nouveau navet pour nouvelle gamelle. On habite aux Etats-Unis, on croise la Nicole au bras du petit Tom, ils nous lancent en étrennes quelques conseils trempés dans le mépris « ne perdez pas espoir, mes chéris, il n’y a pas d’âge pour réussir, et puis accepte tout, Naomi, tout, même les séries : toutes les occasions sont bonnes ». Du coup, ma blonde se rabaisse un peu plus, en draguant le genre sitcom. Des apparitions indignes dans la série Brides of Christ achèvent de me glacer : On baise pour les grandes occasions, Noël, Thanks Giving, mon anniversaire, jamais le sien. Je lui en veux de ne pas s’aimer, elle m’en veut d’être témoin de rien. Je me félicite d’avoir tenu si bon, au bras d’une actrice devant qui même les paparazzis baissent leur appareil. Naomi fait débander les pires rapaces. Personne ne nous fréquente par intérêt. Et c’est en salivant d’envie que nous écoutons Tom et Nicole se plaindre de l’hypocrisie ambiante. On ne se drogue même pas ! Mais comment, Naomi, en est-t-on arrivé là ?! Pour couronner le tout, cette époque de vaches maigres est le moment qu’elle va choisir pour devenir sensible, voire profonde : le fantôme de son défunt père Peter (ingénieur du son des Pink Floyd) fait son apparition dans le brouillard de ses pensées, la nuit comme le jour. On mange triste, on vit triste, on pense triste. Merde ! Faut que je file. Moi-même je vieillis, mes cheveux foutent le camp sur la brosse, mon ventre gonfle et mes ratiches jaunissent, je sens qu’une nouvelle génération pointe le bout de leur nez. Il va y avoir des Cotillard, des Kate Winslet et autre Nathalie Portman ! Elles frémissent dans l’écurie : Serait-je au niveau s’il s’agit, tel un baroud d’honneur, de quitter ma jument précocement blessée pour grimper sur une jeune pouliche ? Il me reste un ou deux verre de charme au frigo, mais je ne suis pas un enfoiré- qu’on se le dise- et puis l’habitude, vous savez… Auprès de ma blonde, fut-elle sujette aux mèches blanches, je reste.

Bingo ! Enfin !

Elle a 30 ans. Des rides autour des yeux, celle qu’on dit « rides du rire », venues d’on ne sait où : je ne l’ai jamais fait rire. Et paf, le grand taré mi-cinéma mi-art contemporain, à cheval entre la salle obscure et la galerie branchée : David lynch gonfle tous les studios avec son projet mégalo de série télé philosophico- surréaliste. Une variation pompeuse sur le cinéma, le rêve, le cul, que sais-je. C’est mon compatriote, le Français Alain Sarde, qui récupère le bâton merdeux et en fait tout un film. Ça va s’appeler Mulholland Drive : une brune, une blonde, 2 niveau de narration, peut-être un nain mythomane et obsédé, allez savoir, ce qu’il voudra. Ce type filmerait la queue de Vincent Gallo en plan fixe pendant une plombe que la presse hexagonale réveillerait quand même Rimbaud et breton en secours de références. Je dis à Naomi, un soir, au bar « C’est le dernier, ma cocotte, j’espère pour toi que ça va marcher, parce que dans le cas contraire, ma poupée, je me barre ». Elle me serre dans ses bras, et pleure, évidemment.

Nous sommes en 1999, Je jubile en lisant les chiffres. Pas seulement la critique qui babille, non cette fois-ci le fric débarque façon GIGN : « Haut les mains, vous êtes riches ! » En lisant son portrait dans Vanity Fair, je lui fais l’amour 3 fois de suite. Sexuellement, je suis soudain très inspiré. On dîne avec Tom au Château Marmont. Nicole s’est barrée, il est triste, à son tour, je me réjouis, à mon tour. C’est pas le tout d’être heureux, disait l’autre, encore faut-il s’assurer que les autres soient malheureux. Naomi était l’interprète idéale pour ce trip de Lynch, elle va puiser dans son sac perso les angoisses d’une comédienne candide qui se transforme d’un coup en créature sexuelle et fatale. La scène du Casting me traverse tout le corps, et le sien devient sublime. Elle est au top : je suis très amoureux. Je veux lui coller un bébé, me la coudre à la poitrine. C’est là que les fils vont péter.

L’ingrate

« Tu me quittes ? »

Oui, elle me quitte. Ça danse avec Clooney, ça trinque bio avec Spielberg, alors forcément, ma chair est triste sous ses dents désormais aiguisées. je suis le miroir des années creuses, le rappel de la dèche, alors « dehors ».

Quelle ingrate ! A peine 2 ans plus tard, elle tombe amoureuse d’un acteur- quelle audace !- et je subis ses interview dans les canards du monde entier. Elle me pond deux gamins dans le dos. En suivant sagement la mode grotesque des prénoms composés. Le premier, qui devrait être le mien, s’appelle Alexander Pete, et le second, qui devrait être mon cadet, s’appelle bientôt Samuel Kai. Deux d’un coup, dans ma gueule. Moi qui ai tant donné. Pour si peu.

Je l’entend dire à un micro, lors du festival de Berlin : «Avant j’attachais de l’importance aux cinéastes, au scénario, aujourd’hui je regarde en priorité où se déroule le tournage et pour combien de temps, Liev (l’enculé) est un mari et un père idéal, jamais je n’aurais cru rencontrer un tel bonheur sentimental »

Connasse, infâme salope. Et ces poèmes qui inondaient ma boîte aux lettres, torchés avec ton français approximatif et tes clichés cucul la praloche ? Et cette gourmette de mauvais goût que j’ai du porter par politesse alors qu’elle me vrillait les nerfs du poignet ? Et ce voyage en Asie durant lequel je t’ai fait découvrir le romancier Somerset Vaughan, espèce d’inculte, celui dont tu produiras et joueras l’adaptation 10 ans plus tard, au bras du tristounet Edouard Norton, ce dadais que les femmes semblent adorer parce qu’il a toujours l’air prêt à pardonner leurs infidélités ? Et mon pauvre père qui t’a présenté Claude Lelouch, en 1995, une rencontre inespérée dont tu n’as même pas profitée ? »

De mon côté, depuis, Je me suis cassé les dents sur toutes les autres, me voilà même pas vieux beau. Je traîne à Cannes. Chez ma tante. Le festival démarre, en fanfare, pareil à ma vengeance. Voilà des années que dans ma solitude, Naomi, je m’interroge : « Ne jouais-tu pas déjà un rôle quand dans mon lit tes larmes ruisselaient après un orgasme trop mélodieux pour être vrai ? » Plus j’y pense, plus je me demande : Ne feignais-tu pas l’humilité, la naïveté, toi que j’observe de loin, aussi déterminée avec tes rôles que Carla Bruni avec ses hommes.

Je t’ai vu passer de Benicio del toro à Sean Penn, et ce jour là mon cœur pesait plus lourd que 21 grammes. Je t’ai vu faire l’égérie pour des produits beauté, toi qui m’a tant culpabilisé quand je t’ai envoyé poser chez les niaks. Tu m’en as fait voir de toutes les couleurs, dans tous les genres, sur toutes les chaînes, dans plusieurs langues, et je suis mort d’amour contrarié.

C’est pourquoi tout à l’heure, après m’être faufilé dans le palais des festivals, je t’ai dit « reviens ou crève » : je suis un démocrate, je t’ai laissé le choix. Comme toujours. C’est toi qui a choisi le scénario que tu allais tourner. La fin est triste, certes, mais on ne peut profiter des autres sans représaille, mon ange. Je n’ai pas la frilosité de Tom, moi. Et puis aucune Pénelope et autre Katie n’est venue panser mes larges plaies.

Le couteau t’a pénétré avec grâce. Tu as roulé sur les marches en Balenciaga. La plus belle chute de l’histoire de la mode. Adieu, mon amour. Par bonheur, cette fois-ci, tu n’as même pas eu le temps de verser tes fameuses larmes. A la toute fin, je suis parvenu à t’apprendre les vertus de la sobriété. Décidemment, tu me dois tout.

Nicolas Bedos

3 commentaires:

  1. Je me trompe peut-être mais ce n'est pas Somerset "Maugham" ?

    Bien à vous,

    Méryl.

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  2. Il parait que la grâce couronne nos maladresses...
    Balancez donc.
    Méryl.

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  3. Nul besoin de préciser que ce portrait semi-fictif est remarquablement construit, et je crains de ne pas avoir la culture nécessaire pour me montrer tatillon sur les références. En revanche, je me suis arrêté sur ce qui m'est apparu comme une sorte de fulgurance de justesse et de malice : " cette petite supériorité dans le ton qui semble murmurer : « bande de bourrins, chez vous c’est jamais l’heure du thé ? » "
    Je ne sais pas tout ce que vous avez mis derrière en l'écrivant, mais, comme on dit, "ça me parle". Et c'est déjà pas mal.

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