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lundi 10 mai 2010

Première scène de "Promenade de santé"


Scène 1

Deux petits bancs dans les allées du jardin d’une clinique.

L’un à gauche, l’autre à droite. Assise sur l’un d’eux, elle écoute la musique – tonitruante – qui s’échappe d’un vieux transistor posé à côté d’elle. Elle est jeune et blonde.

Il entre, s’assoit sur l’autre banc, et allume une cigarette. Il est assez jeune. Au bout d’un moment, il se lève, s’avance calmement vers elle, attrape son transistor et, d’un geste calme, le fracasse contre le sol.

Elle réagit à peine.

lui, calme et sympathique, mais légèrement distant :

Excusez-moi, je n’aime pas le rap.

elle :

C’était du reggae.

lui :

Désolé, ça m’a fait le même effet.

elle, très calme, un peu ailleurs, comme légèrement flottante :

Vous comptez me le rembourser… ?

lui, tout aussi calme, retournant s’asseoir sur son banc :

Je ne crois pas, non. Ça fait plusieurs jours que vous nous vrillez les nerfs avec votre musique.

elle :

Ça me permet de tenir les malades à distance. Quand ils s’approchent pour me parler, je fais comme si je n’entendais rien, je fais comme si je ne voyais rien. D’ailleurs je n’entends rien et ne vois presque rien depuis trente-sept jours.

lui :

À part les médecins.

elle :

À part les médecins. À part lui, bien sûr.

lui :

On a le même, je crois… ?

elle :

Pertusier ?

lui :

Pertusier.

elle :

Pourquoi vous n’avez jamais essayé de me parler, vous ? À cause de la musique ?

lui :

À cause de votre physique.

elle :

Je vous déplais, physiquement ?

lui :

Au contraire, mademoiselle, mais je suis sous traitement… et vous êtes ravissante. Parfaitement ravissante. La plus belle de la clinique, et vous le savez très bien. Sauf que je suis en cure de toutes ces conneries-là : alors moi, je vous évite, comme un obèse le chocolat.

elle :

Vous n’êtes pas mal non plus, dans le genre « brun bavard ». Je suis moi-même en cure.

lui :

En cure de quoi, de cul ?

elle :

De cul, de séduction, de larmes, d’hallucinations et de plein d’autres choses…

lui :

Des produits ?

elle :

Non, pas trop. Et vous ?

lui :

Oui.

elle :

Coke ?

lui :

Un peu

elle :

Alcool ?

lui :

Beaucoup.

elle :

Ah oui, j’ai vu votre fiche, vous faites plus vieux que votre âge. C’est la bouteille qui marque, ça.

lui :

Il paraît

elle :

En même temps ça vous va bien. Les joues un peu creuses, et ces marques sous les yeux. Moi je dessine un peu, et les visages marqués sont plus jouissifs et plus faciles à esquisser.

lui :

Faudrait qu’on arrête de parler, là : j’ai déjà envie de plonger ma langue au fin fond de votre gorge.

elle :

Dommage, c’était divertissant. Vous êtes peut-être un gros connard, mais vous êtes moins flippant que les autres malades.

lui :

Je veux bien rester quelques minutes de plus, mais va falloir m’aider.

elle :

Comment ?

lui :

Dites-moi des choses rédhibitoires, des confidences odieuses, des détails rebutants

elle :

Genre ?

lui :

Genre que vous êtes sale.

elle :

« Sale » ?

lui :

Les pieds qui sentent, tout ça…

elle :

Je ne me suis pas lavé les dents depuis deux mois et demi.

lui :

C’est vrai ?

elle :

Non, mais si ça vous arrange…

lui :

Non, non, dites-moi quelque chose de vrai, de vraiment dissuasif…

elle :

D’accord : je prends tous les matins un certain médicament qui endort totalement mon désir sexuel.

lui :

Belle comme vous êtes, même molle, même morte : ça pourrait m’exciter davantage !

elle, amusée :

Vous êtes grave !

lui, lui-même amusé :

Je suis grave, oui !

elle :

Vous exagérez un peu… ?

lui :

Oui, un petit peu, pour vous faire rire…

elle :

J’ai du mal à rire, extérieurement j’entends – à cause de mon traitement –, mais sachez qu’à l’intérieur : je me fends la gueule.

lui :

Ils vont vous garder longtemps ?

elle :

Ça dépend de moi. Ça dépend du docteur Pertusier.

lui :

Pertusier ! Le maître des clefs !

elle :

J’ai un travail à faire dans moins de dix jours. Ils le savent. Ils savent que s’ils me gardent, ma carrière se casse la gueule.

lui :

Parce que vous avez une « carrière », vous ?

elle :

Oui, j’ai une « carrière », moi.

lui :

Ça veut dire quoi « carrière »… ça s’emploie pour qui, ça : les comiques ? Les chanteurs ?

elle :

Je danse.

lui :

Ah c’est vous la danseuse ? La petite étoile dont tout le monde parle ? C’est pour ça qu’il y a une étoile dessinée en très grand sur le mur devant votre chambre ?

elle :

C’est l’autre mongolien qui a peint ça, à la gouache. Très pénible, celui-là : il se branle devant ma porte, il m’offre des fleurs qu’il chourave dans les allées…

lui :

Je peux le calmer, si vous voulez.

elle :

Non, ça ira, n’y touchez pas. Je ne suis pas venue ici pour me plaindre des tarés, puisque c’est leur royaume. On est tous dans le même bateau, n’est-ce pas ? Alors on se supporte, on se comprend. Ou alors on se pend, à une poutre, je ne sais pas…

lui :

Y’a pas de poutres ici.

elle :

Y’a des arbres un peu partout.

lui :

Ils ont coupé les branches

elle :

Oh, y’a plein d’autres moyens.

lui :

Oui je les connais tous

elle :

Ah vous êtes… ?

lui :

Oui. Dix fois.

elle :

Dix fois ?

lui :

Maladroit, n’est-ce pas ?

elle :

Lâche ?

lui :

Un peu tout ça.

elle :

Le gaz ?

lui :

Ça marche pas, le gaz, vous savez : on n’est plus au XIXe, celui qu’ils nous balancent dans les appartements n’est plus toxique depuis longtemps.

elle :

La lame de rasoir ?

lui, souriant :

Oui, j’ai quelques décorations sur les avant-bras. Ça attendrit les femmes.

elle :

Et la défenestration ?

lui :

Je me suis niqué deux jambes : depuis je boite, comme un imbécile.

elle :

Et la noyade, ça vous dit rien ?

lui :

Oh non, ça, ça me fait peur : on croit qu’on s’abandonne tranquille au milieu des poissons, qu’on va danser pépère jusqu’au fond de l’océan, en fait c’est un enfer, le corps remonte au bout de dix secondes… Essayez dans une baignoire : c’est déjà terrifiant.

elle :

Reste les médicaments…

lui :

Oui, j’en ai bouffé à la pelle… mais j’ai toujours rouvert les yeux ! Deux ou trois jours plus tard, paf : frais comme un gardon ! Solide comme le gorille !

elle :

Vous avez pas dû prendre les bons.

lui :

Ben vous serez gentille de me donner la recette, la prochaine fois que j’y retourne.

elle :

Je vais y réfléchir.

lui, regardant sa montre puis se levant :

Ah ! c’est l’heure, pour moi.

elle :

Pertusier ?

lui :

Pertusier.

elle :

Vous me raconterez ? C’est quoi votre étiquette, à vous ?

lui, sur le départ :

Bipolaire – obsessionnel, addiction alcoolique, pervers narcissique tendance suicidaire.

elle :

Intéressant.

lui :

Et vous ?

elle :

Trop long… là vous n’avez pas le temps.

lui :

À plus tard ?

elle :

Bonne journée.

Noir.

16 commentaires:

  1. Ooooh...! Intéressant. Il y aura une suite... bientôt ? :)

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  2. Le texte se trouve en librairie je crois....

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  3. Plutôt sur scène:

    Salle où cet événement eut lieu :
    La Pépinière théâtre, 75002 Paris

    Promenade de santé
    avec Mélanie Laurent

    60 représentations exceptionnelles... Deux jeunes gens sur un banc. Ils s'amusent, se plaisent, se désirent.

    Elle va lui dire : Je t'aime. Il voudrait dire : Pareil. Sauf que leur banc se trouve dans le jardin d'une clinique psychiatrique.

    Où finit la névrose, pour que l'amour commence ? Jusqu'à quel point protéger l'autre de nos propres sentiments ? Une histoire de monstres, de deux monstres charmants.

    Nicolas Bedos a écrit cette comédie romantique pour offrir à Mélanie Laurent son premier rôle au théâtre. Ils ont choisi tous les deux Jérôme Kircher pour être son partenaire.

    Auteur : Nicolas Bedos
    Artistes : Mélanie Laurent, Jérôme Kircher
    Metteur en scène : Nicolas Bedos

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  4. nicolas BEDOS, tu es un tocard, une brelle, tu es encore moins drole que ton père qui a sombré depuis bien longtemps dans la médiocrité.
    Pas drôle, pas impertinent, juste mauvais.

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  5. Rien de mieux que d'être anonyme pour dire cela.

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  6. Cher monsieur le courageux anonyme,
    Merci de nous faire partager votre avis éclairé sur la question. Je constate que le masque de l'obscurité est autant propice aux envolées poétiques qu'une photo de Susan Boyle l'est aux plaisirs solitaires...
    Enfin, je pense que le "tocard" en question se régalera de voir que même les personnes qui le trouvent "médiocre" prennent de leur temps pour aller sur son blog et de poster des commentaires.
    Quant au côté "pas drôle" de Nicolas Bedos, si vous voulez voir en lui le nouveau Jean-Marie Bigard de la scène française, effectivement vous risquez d'être déçu.
    A bonne entendeur...

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  7. Les anonymes dans le clair-obscur, savent très bien qu'ils sont mal vue. C'est beau d'etre anonmyme

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  8. C'est, rythmé, décalé, fin, drôle.
    On se dit quand même que l'auteur est délicatement fou furieux,
    mais cela fait partie de son charme.

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  9. Vous me faites trop rire! Love it!

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  10. On dit "à BON entendeur"... enfin je dis ça, je dis rien.

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  11. C'est quand même sacrément petit comme correction , enfin pas la correction en elle-même, plutôt le : "enfin je dis ça, je dis rien.", enfin je dis ça, je dis rien non plus. A bon entendeur salut !

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  12. Bonjour, Nicolas!
    J'ai vu le film "Ni reprise, ni échangée" et j'ai vraiment aimé et je suis un dramaturge, je ferais une version pour le théâtre au Brésil.
    Pourriez-vous m'envoyer le texte.
    un câlin
    Jau Sant'Angelo

    jauh.2502@gmail.com

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  13. Nul ce texte, aucun intérêt, comme d'habitude, pseudo-moderne, vide, beigbeder en plus con, vraiment ça vole très bas

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  14. ecris ça sur un rouleau de papier toilette c est tout ce que ça merite

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  15. Bonjour, Nicolas!
    J'ai aimée beaucoup la première scène de votre pièce! J'habite en Russie et je fais mes études de théâtre. Je m'occupe cette année de la dramaturgie moderne. J'ai entendu parler de cette pièce quelques fois mais je ne peux pas la trouver pour lire tous les scènes. Pourriez-vous m'envoyer votre pièce pour que je puisse lire la suite, s'il vous plaît?
    golden.d@mail.ru
    Merci par avance!

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  16. un grand merci, pour l'ensemble de votre oeuvre, toutes ces chroniques savoureuses, et tout ce courage a lutter contre les tabous dans l'humour..
    respectueusement..

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