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samedi 10 juillet 2010

Comment j’ai tué… Brangelina (paru dans l'Officiel de la mode)

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en « tatoueuse attitrée » d’Angelina Jolie.

Je m’appelle encore Elisabeth Blum quand je rencontre celle qui s’appelle encore Angelina Voight dans un bar new yorkais, vers 22h20. On n’a pas 14 piges. J’ai l’air d’une gamine torturée, elle a déjà le regard d’une bombe dominatrice. On fait tout ce qu’il ne faut pas, on bondit en s’esclaffant par dessus les limites de la morale américaine. De toute façon, rien à perdre, personne à décevoir, son père célèbre est plus souvent dans le poste qu’au bout du téléphone, sa mère déconne autant que sa fille, alors welcome le sexe, surtout pour elle, bonjour la came, surtout pour moi, et vive la moindre entreprise créative un tant soit peu transgressive. Je lui prête mes pull noirs, mon rouge à lèvre noir, ce qui ne veut rien dire, je retape mes pantalons en cuir pour que ses jambes de rêves ne flottent pas trop dedans, je lui teint les cheveux en violet et lui fais danser le Mosh. Je ne souhaite même pas être styliste, mais habiller Angelina me donne le sentiment de l’envelopper de mes mains nues, et quand elle enfile mes écharpes, elle m’enfile un peu. J’ai d’autres atouts : Elle adore mes dessins. Pourtant en ce temps-là, un seul motif inspire mon fusain : le visage d’Angelina et tous les trésors qu’il contient. Encore aujourd’hui, ma peau change de relief en pensant à celui de sa bouche, une bouche qui vaut trois tailles de poitrine, douze parfums, mille bouteilles de Vodka, et une ligne de cocaïne longue comme la muraille de chine. Je la peins, je la sculpte, je la réinvente dans l’argile, l’aluminium, les pommes de terre : j’aurais pu embrasser mon étron s’il avait revêtu la forme céleste de ses lèvres. Elle sait très bien que je la veux, je suis la première pierre d’un gigantesque monument de désir qu’elle va porter sur ses frêles épaules en donnant l’impression de tenir une plume sur la paume de sa main. Les mains d’Angelina. Le cul d’Angelina. Ses mots viennent de me faire chialer une centaine de souvenirs.

Les années 90. On partage une piaule à L.A, pas de baignoire, la porte ne ferme pas, j’aperçois sa silhouette sous la douche, je lui balance une serviette comme on balance un mot d’amour. Elle ne l’enroule même pas autour de sa taille- la taille d’Angelina !- non, elle se tamponne avec, un coup entre les seins- les seins d’Angelina- un coup sur le ventre, elle sait que je matte, que je la matte de toute mon âme, que mes yeux sont des pelles qui piochent sur son corps les pépites ensorcelées de mes nuits à venir. Elle sait que le soir, en silence, j’entremêle le sourire et les larmes, et que mon cœur recèle le plus beau scénario de l’histoire du cinéma, mélange de frustrations, de ravissements, de chagrin abyssal et de douceur orgasmique, le tout orchestré par la seule opération de la pensée. Car sur son front, de façon tacite elle a gravé « Ne pas toucher ». Comme un musée. Je suis sa première visiteuse, et bientôt sa conservatrice. Dans sa vie, les hommes passent et trépassent. A son mariage éclair avec ce connard de Jonny Lee Miller, j’utilise son propre sang pour écrire le nom du veinard sur sa chemise blanche. Plus tard, elle dira joliment : « on se trompe toujours en amour quand on ne sait pas encore qui nous sommes vraiment » certains ricanent sans doute, mais pour moi une phrase d’Angelina, c’est comme un geste d’Angelina : même les plus triviaux deviennent beaux. Alors je l’écoute sans relâche : La paix dans le monde, le Bouddhisme, la liberté sexuelle, les hommes, les femmes… Je l’entend qui tournicote autour de la notion de bisexualité, j’attend qu’elle ose, j’espère qu’elle flashe, je rêve qu’elle flanche.

Malheureusement, elle va flancher sur le cul d’une autre. Jenny Shimizu, sa partenaire dans le film Foxfire, rafle la mise de son penchant saphique. Et je poirote dans l’onanisme comme un démon au purgatoire.

La foule se presse : Sa prestation de folle sublime dans « Une vie volée » (film où elle vole littéralement la vie de Winona Ryder, magnifique poupée qui a soudain l’air d’un Bonsaï à l’ombre d’un palmier), ce film- dis-je- lui apporte la gloire, l’oscar, et des dizaines d’admiratrices dans mon genre, mon sous-genre. Le silence du désir emplit le moindre restaurant où elle fait son entrée. Les chauffeurs de taxi qui nous ramènent à l’hôtel se trompent d’itinéraire, rien que pour lécher du regard le spectacle saisissant que reflètent leur rétroviseur. Moi je suis la petite en sueur, à côté. Je ne possède rien d’elle, voilà bien longtemps qu’elle ne pose plus sur moi qu’un regard hasardeux. Mes sarcasmes ne la font plus rire, alors je me tais. Maintenant, je ne suis qu’un regard. Permanent. Ma fonction : la désirer. Alors il va falloir que je trouve une combine avant qu’elle ne me chasse. Je ne veux pas finir comme standardiste du fan Club officiel. Qu’ai-je fait de mes talents ? Un matin que je ressasse ce proverbe latin « quod me nutrit me destruit » (« Ce qui me nourrit me détruit ») en pensant à elle- pour changer- je l’écris sur un post-it. Une heure plus tard, en réveillant sa longue carcasse devant un bol de café, elle va tomber dessus, persuadée qu’il est de moi. « C’est beau, Lisa, ce que tu as écrit là. C’est si beau que j’aimerais garder ces mots sur moi, en moi, jusqu’à la fin de mes jours ». Qu’à cela ne tienne. Voilà des années que je rêve en secret de peindre sur sa peau. Balader mon pinceau dans les moindres recoins de son dos. La plus belle toile encore vierge dont je puisse rêver. Je me suis rué à ce stage de tatouage. Une semaine de surexcitation. Trois jours à pratiquer sur d’infâmes boudins, en me raccrochant à l’idée que ces repoussantes créatures constituaient le brouillon d’une grande œuvre. Ma grande œuvre. Une fresque sur Angelina.

Angelina…

Il a fallu la faire boire pour qu’elle s’allonge sur mon billard. Ma délicatesse extrême lui a permis de s’endormir, et j’ai bénéficié d’une heure par lettre, dégustant chaque plein et chaque délié, approchant mon grand pif de l’encre encore fraîche. J’aurais pu me noyer dans son dos, que les soupirs du sommeil faisaient onduler subtilement. Puis elle s’est réveillée. Qu’allait-elle en penser ?

Sa gueule de bois n’entama pas son enthousiasme et ce fut le début d’une longue série calligraphique dont j’étais la maître d’œuvre, souvent la rédactrice, toujours l’artisane. Pendant le tournage de Lara Croft, il y eut cette citation de Tennessee Williams « A prayer for the wild at heart, kept in cages » (« Une prière pour les libres dans l'âme, gardés en cage »), que je lui grava sur l’épaule- les épaules d’Angelina !- en présence de sa mère. Il y eut le prénom de son premier mari « Billy Bob », au-dessus de son origine du monde, ainsi qu’une fenêtre tatouée tout en bas du dos, et qu’elle effacera par la suite, s’embourgeoisant dans des films signés Robert de Niro ou le trop sage Clint Eastwood. La fin de la période Punk sonnait doucement le glas de ma période Angelina, de ma période « J’aime, je vis, je sais qui j’aime et pourquoi je respire ».

Ma dernière œuvre Angelinienne portait paradoxalement le nom de celui qui me volerait la femme de ma vie. Maddox, premier avorton adoptif pêché au large du Cambodge. En gravant ces 6 maudites lettres, j’hésitais entre le suicide par pendaison ou par noyade. Je n’étais déjà plus l’artiste de son corps, mais l’une des ombres baby-sitteuses larguées à l’arrière de son jet privé (Angelina pilote, Angelina pond des mômes sans baiser, Angelina joue dans des films sans tourner (la légende de Beowulf)). Balladée d’Afrique en Asie, de famine en pauvreté, de peste en Choléra, au gré de ses velléités humanitaires. A chaque peuple en souffrance, un marmot en gage : Pax pour le Vietnam, Zahara pour l’Ethiopie.

Et moi je suis, sans même approcher la jolie, et vas-y que je me tape la visite des camps pakistanais pour réfugiés afghans, et vas-y que je chôme mon Thanksgiving pour observer les conséquences du séisme de 2005 au Cachemire.

Combien de voyages éreintants à essuyer les commissures de tous ces braillards peu catholiques pendant que la belle roucoule à l’avant, au bras du mari de Jennifer Aniston ?

Combien de fois me suis-je fait percer la couenne par les moustiques du Zaïr, sous une chaleur micro-ondée et dans des conditions indignes d’une native de Boston, tout ça parce que la conscience de ma patronne l’obligeait à voyager « de la même manière que vivent les démunis ». Et nous voilà troquant les suites du Château Marmont contre une tente dégueulasse au fin fond de la Namibie. Fuck !

Ramassant les miettes du couple vedette, ayant à peine de quoi me payer mes doses, je les voyais en prime laisser un million de Dollars à chaque peuple plaintif, comme on laisse un pourboire au bagagiste de l’hôtel qu’on quitte.

Pour moi, il n’y eut pas de pourboire. Un samedi, à 9h, je suis virée. Par mail ! Elle se débarrasse de tout : Plus d’agent, plus d’assistante facultative, notre nombrilisme joyeusement Rock’n Roll a bel et bien cédé la place au sérieux de l’engagement planétaire. La belle qui me faisait jouir à distance en roulant des patins à Banderas dans « pêché originel » incarne désormais la sobre Mariane Pearl dans « Un cœur invaincu », ce qui n’était guère le cas du mien. Finis les cheveux violets, les fioles de sang, les prières en khmer tatouées sur la cuisse gauche, Madame reçoit le prix de la Paix décerné par l'International Rescue Committee. J’ai rencontré la plus sublime salope du monde et je me fais lourdée par Sœur Emmanuelle.

Dis-le, mon amour, dis-le : tu n’es pas plus gouine que Laura Bush, pas plus gothique que Nicole Kidman, pas moins fidèle avec les hommes que moi avec mes sachets de Coke et ma bouteille de Gin. Ton blondinet et toi, que la presse fusionne en un seul et même nom, incarnez pour toujours les Ken et Barbie de la philanthropie.

Hier, je suis allée te voir dans ton dernier film, c’était l’avant-première et quelques frileux m’ont laissés passer, eût égard à notre passé platonique. A l’écran, tu étais belle, certes, bien meilleure comédienne qu’au début, peut-être l’une des plus crédibles de ta génération, mais il s’est produit le pire des événements qui pouvaient m’arriver : Tu ne m’as pas fait bander ! La seule chose que je possédais, ce désir monstrueux, même lui tu me l’as confisqué. Je ne demandais presque rien- je n’ai jamais été gourmande : juste un fantasme pour réchauffer mes nuits de solitude. Mais à force de respect, d’absence d’ambiguïté, de beauté virginale, la flamme s’est éteinte dans le creux de mes reins. Tu ne me fais plus peur, mon amour. La panthère s’est transformée en chatte. Me voilà vide de tout, comme si tous nos tatouages avaient soudain disparu sur le tableau magique de mon imagination.

Alors, discrète comme je l’aurais toujours été, je t’ai attendue à la sortie du Chinese theatre, sur ce Sunset Boulevard que nous parcourions autrefois ivres de shit et de Vodka. Et je t’ai, à toi et ton good boy, dessiné une dernière marque en 2 coups de couteau. Cette fois, mon amour, aucun chirurgien esthétique ne pourra les annuler. Cette marque entre tes seins, elle te suivra jusqu’en enfer, ou pire : jusqu’à ton paradis. Nos chemins se séparent : Adieu, je te laisse l’eau pure, et je retourne au feu.

Nicolas Bedos

3 commentaires:

  1. « J’aime, je vis, je sais qui j’aime et pourquoi je respire ! c'est de vous ?j'aime beaucoup

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  2. L’étonnant paradoxe de l’homme tentant tant bien que mal à s’étirer la peau pour pénétrer celle de la femme mais qu’il désire en bandant, de tout son homme.
    Etrange mélange en vérité et belle tentative dont l’usage effréné finit par faire ses preuves.
    Merci pour ces sourires naissants, possibles préludes à de réels fous rires, mais où votre talent et votre persévérance promettent d’y arriver.

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  3. Magnifique. Je crois que je vais devoir me pencher un peu plus sir vos écrits...j'en frisonne

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